Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/344

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sole encore de mon infortune, écrit-il un jour, en pensant que, quand même je serais maréchal de France et duc et pair, enfin tout ce que je devrais être aussi bien que les autres, je regarderais toujours Sobieski à cent piques au-dessus de moi. » Outre sa correspondance, il avait encore, dans sa retraite, d’autres occupations. D’abord il s’amusait à embellir ses deux maisons, Bussy et Chaseu, où il rassemblait les portraits de ses amis et de ses amies, avec des inscriptions de sa façon, et force devises moqueuses contre son ancienne maîtresse. Puis il se mit à composer l’histoire généalogique de sa famille, et sa plus grande peine fut, à ce qu’il paraît, d’en élaguer les rejetons illégitimes. Ensuite il écrivit ses mémoires, avec la préoccupation personnelle de quiconque entreprend pareille besogne, mais aussi avec une rare exactitude pour les événemens et pour les dates, ce qui leur a valu sans doute de n’être pas admis dans les collections modernes. Il entreprit encore de raconter l’histoire de Louis XIV, noble tache dont il se croyait le seul digne, et dont il eut le tort de trop annoncer les merveilles, puisque son travail se trouva être seulement un élégant, mais fade et sec abrégé chronologique. Enfin, sous le prétexte d’un « discours philosophique adressé à ses enfans, pour leur montrer quel profit on peut tirer de l’adversité, » il imagina une dernière variation sur le thème éternel de sa disgrace, en se plaçant, le dernier, mais non le moindre, dans une liste « d’illustres malheureux, » fort surpris sans doute de se trouver ensemble et avec lui, savoir : Job, Tobie, Daniel, David, Boëce, Bélisaire, saint Louis, Marigny, le roi Jean, La Rivière, Gié, Comines, François Ier, Samblançay, Bellegarde, Bassompierre, La Châtre, et Roger de Rabutin, comte de Bussy.

Dix-sept ans se passèrent ainsi, pendant lesquels il obtint seulement, à trois différentes reprises (1673, 1676 et 1680), la permission de faire un court séjour dans Paris pour ses affaires, l’approche de la cour lui demeurant toujours interdite. Mais enfin il avait pu prendre son parti de cette longue et sévère punition qui émanait de la puissance souveraine. Il lui en arriva une autre dans laquelle il semblait y avoir quelque chose de providentiel. La honte, le scandale, la dérision, tout ce qu’il était allé méchamment porter dans la maison d’autrui, pénétra dans la sienne par ce côté faible que garde la vertu des femmes. Des trois filles qu’il avait eues de son premier mariage, deux s’étaient faites religieuses ; la troisième, élevée près de lui, était devenue son affection la plus vive et son espérance la plus chère. Il l’avait formée avec amour à la ressemblance de son esprit, et comme