Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/364

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toucher du fer et de tirer un coup de pistolet, sans quoi il s’égarerait infailliblement sur sa route, trébucherait au bord des abîmes, et tomberait dans les fondrières où croupissent les vroko-laks, esprits vampires et buveurs de sang. Bien différent des voud-kod-laks du peuple serbe, qui sont seulement des hommes morts ou vivans dont un démon rôdeur et homicide s’est momentanément emparé, le vroko-lak est un esprit indestructible ; il sort parfois de terre, sous la forme d’un serpent noir, pour aller piquer les hommes qui font la sieste couchés sur l’herbe ; la plus grande imprécation est de jurer par ce serpent. Quand l’Albanais part pour un long voyage, sa femme lui coud dans ses habits quelques fragmens de ses propres vêtemens, et reste elle-même environnée des objets les plus chers à son époux ; sans cesse elle consulte ces objets pour en tirer des présages. Elle s’abandonne aux plus vives angoisses, si les chiens aboient la nuit sans motif apparent, car elle croit qu’ils répondent aux soupirs de leur maître, fait prisonnier en ce moment, et peut-être massacré dans les sables de Tunis ou de Palmyre. Toutes ces superstitions s’expliquent par la barbarie des Albanais beaucoup mieux que par leur éducation orientale. L’influence de l’Orient se fait peut-être moins sentir dans leurs usages que celle de l’ancienne Europe. Rien n’est plus contraire, par exemple, aux idées du pieux Orient que la chassse, et cet exercice, si cher au baron germanique, est cependant le plaisir favori de l’Albanais. La patrie des Mirdites est le seul pays turc de mœurs assez peu orientales pour que, du temps d’Ali-Pacha, on y pût voir sans horreur des combats d’animaux.

Ce peuple ne connaît guère, que la vie pastorale ; il dédaigne l’exercice des métiers. Les jeunes gens errent avec leurs troupeaux dans les montagnes, pendant que les beys, ou chefs des petits clans, occupent les palankes. L’habitant de la Haute-Albanie cultive cependant des vignobles, et celui de l’Épire des plants d’oliviers ; ils coupent aussi les chênes de leurs forêts et les transportent vers la côte, où ils les vendent aux commissaires de marine autrichiens et anglais. Les Albanais hellénisés de certaines villes, comme ceux de Janina, s’adonnent au contraire exclusivement aux métiers ; ce sont les artistes de la Turquie d’Europe ; ils en parcourent toutes les provinces, et souvent on y voit leurs confréries errantes, pareilles à ces prières boiteuses d’Homère qui suivent les traces de l’Injure, entreprendre de reconstruire les villes que leurs compatriotes, les patres guerriers, ont détruites.

Chaque famille nombreuse a son écusson, et chaque tribu sa ban-