Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/363

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quelques prières cabalistiques, prétendent guérir toutes les blessures. La pépinière principale de ces kaloiatri, chirurgiens populaires, est le district du Zagoci, dans la chaîne du Pinde ; là se sont conservées mille pratiques traditionnelles dont les effets, il faut l’avouer, sont quelquefois merveilleux. Les kaloiatri savent, avec leurs simples, faire disparaître les traces les plus horribles du sabre ; ce qu’il y a d’étrange, c’est que dans ce cas ils ne permettent aux blessés d’autre breuvage que l’eau-de-vie, afin, disent-ils, de tenir les chairs vives et d’éviter la gangrène. Les maladies chroniques sont moins soignées ; on se borne souvent à porter ceux qui en sont atteints à l’église du village, où le papas récite sur eux des prières ; si leur état est trop grave pour permettre le transport, on se borne à envoyer leurs habits au saint lieu. Parfois les musulmans eux-mêmes ont recours à ces pieuses pratiques. Pendant leur grossesse, les femmes ne changent rien à leurs occupations habituelles ; elles accouchent quelquefois au milieu même de leurs travaux champêtres ; alors, mettant le nouveau-né dans leur giron, elles se hâtent de rentrer au logis et de s’aliter, quoiqu’elles ne souffrent point ; c’est une loi que l’accouchée reste invisible pendant quelques jours. Durant sept nuits, tous les voisins viennent faire tapage autour de sa demeure pour l’empêcher de dormir, elle et son enfant, dans la crainte des mauvais charmes que les démons pourraient jeter sur leur sommeil. Les malades furieux ou les possédés ne sont traités que par les moines, qui les mettent aux fers et les frappent de verges jusqu’à ce qu’ils aient confessé tous les noms des diables qui sont entrés en eux ; ces noms sont ensuite écrits, avec des anathèmes, sur des morceaux de papier qu’on livre aux flammes.

On ne saurait énumérer les mille superstitions des Albanais. Le prêtre maudit solennellement les insectes des champs, conjure la grêle, éloigne les orages. On trouve souvent, le long des routes, les arbres garnis de pierres à l’intersection de leurs branches : ce sont des ex-voto que les gens du peuple, durant leurs voyages, suspendent ainsi dans l’espoir que les génies des forêts, touchés de cette offrande, délivreront leurs membres de la lassitude qui les accable. On voit aussi fréquemment, au-dessus des fontaines, une niche vide qui semble attendre une statue ; celui qui vient se désaltérer à la source dépose dans la niche une fleur, un caillou, une branche verte, quelques poils de sa barbe, comme don et hommage au bon génie (kalodaimon) du désert. L’Albanais a surtout peur du mauvais œil. Dès qu’il croit avoir été frappé d’un de ces regards maudits, il a soin de