Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/367

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quelquefois plusieurs centaines d’hommes se ruer les uns contre les autres. Il y a aussi des tchetas nationales dirigées contre les provinces voisines, la Bosnie, la Macédoine, le Monténégro. Une tcheta complète de ce dernier genre se compose d’au moins trois mille braves qui, formant trois corps, vont fièrement et en plein jour donner l’assaut à une forteresse ennemie. Les habitans, s’ils n’ont pu s’embusquer dans quelque défilé hors de leur ville, pour fusiller l’assaillant au passage, se barricadent chez eux, et attendent l’arrivée de leurs confédérés. Les tchetas se font souvent par mer chez les Albanais des côtes, par exemple chez ceux du golfe de Polo, si redoutés des Grecs thessaliens et chez ceux de l’Acrocéraunie. Effleurant l’onde avec une effrayante rapidité, leurs tartanes (barques à voiles latines), qui cachent leur destination sous les doux noms de biches, colombes, chevrettes, dérobent à toute poursuite les plus cruels forbans de la Méditerranée. D’autres tchetas ont pour unique but le pillage aux frontières ; on les appelle du nom mélancolique de corvée (kourbeta), et on plaint ceux qui y vont, à peu près comme dans les états romains le peuple sympathise avec les poveri brigandi.

Les tchetas sont soumises d’ailleurs, comme les faïdas de la chevalerie féodale, à de nombreuses restrictions d’honneur : ainsi, durant les vendanges, les semailles et autres travaux champêtres, on ne peut s’attaquer dans les champs ; ce n’est qu’au village qu’on se fusille, et même quand le vaincu crie Nu vras (ne tue pas), son adversaire doit aussitôt abdiquer toute sa fureur. S’il arrive qu’un voyageur soit surpris au milieu de ces mêlées, on interrompt le feu à son approche, on l’escorte même. Dans le cas d’attaque d’un ennemi étranger, tous ces faïdas cessent spontanément ; enfin, dès qu’un phar plus faible est menacé par son rival d’une destruction entière, les phars voisins s’unissent et forcent le vainqueur à souscrire la paix.

Les traités entre phars se concluent par l’intermédiaire des pliaks ou vieillards ; ils s’assemblent d’ordinaire au nombre de douze ou de vingt-quatre, et se rangeant, assis en cercle, sur un monticule, ils forment ce qu’on appelle le krveno kolo (la ronde du sang), présidée par le papas du phar qui demande vengeance. Les cloches du village sonnent, les femmes arrivent dans leurs plus riches atours, des prières solennelles sont récitées devant l’église pavoisée de drapeau. Douze mères du phar offenseur, tenant au sein leurs nourrissons, gémissent prosternées aux pieds de l’offensé. Pendant ce temps, les juges du kola débattent la krvina, prix du sang. Toutes les blessures, tous les morts sont minutieusement comptés et taxés à un