Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/368

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prix qui rappelle les amendes pour meurtre du vieux code germanique et franc, et les premières lois russes dites pravda russkaïa. Il faut enfin que l’offenseur paraisse, ayant suspendue au cou l’arme de l’offense ; il se traîne sur les genoux jusqu’au papas, qui lui ôte cette arme et la jette au loin ; les parens de l’offensé s’en saisissent et la brisent. Le chef de la famille trépigne, pleure, regarde le ciel, et à l’offenseur suppliant qui embrasse ses genoux il répond : Mon ame n’est pas prête. Quand il est enfin résigné à pardonner, il relève son rival en fondant en larmes, le presse sur son sein, et va se jeter avec lui dans les bras du papas réconciliateur. Une paix éternelle est jurée par les deux phars, qui deviennent d’autant plus amis, disent-ils leur sang s’est mêlé ; l’offensé est choisi pour parrain du premier enfant qui naîtra dans le phar offenseur. Ce dernier donne un splendide repas, où des moutons, quelquefois même des bœufs entiers, sont servis au milieu des danses ; puis, avant de prendre congé de l’assemblée, l’offensé remet à son rival une partie, souvent la totalité du prix de la rançon.

On conçoit qu’un tel état social rende impassible en Albanie toute administration régulière ; aussi la Porte s’y montre-t-elle depuis long-temps l’ennemie la plus acharnée de la vie de clan. Ce qu’elle poursuit surtout par le cordon comme par le glaive, ce sont les clans féodalement organisés avec des chefs ou beys héréditaires. La presque totalité des beyliks est aujourd’hui supprimes ; il n’en reste plus que d’insignifians, tels que ceux de Kastoria, d’Antivari, et quelques autres ; mais des milliers de beys dépossédés de leurs châteaux vivent avec leurs cliens dans les montagnes, et, quoique réduits à garder les moutons, ils n’ont pas cessé de se croire souverains. Aussitôt que l’un d’eux est parvenu à réunir une bande de guerriers assez imposante, il place des sentinelles à l’entrée de ses pâturages et des gorges calcaires qui protègent sa bande, puis il se proclame de nouveau indépendant. Dès-lors son clan est regardé comme un champ d’asile ; quiconque y entre, en fuyant des maîtres, est embrassé comme frère, reçoit, sous le nom d’ouskok, une hutte et un troupeau, et veille comme garde avancée. Ces petits clans sont-ils dispersés par le nizam impérial, les guerriers qui ne veulent pas cesser de vivre en Albanais ou en hommes blancs et libres, passent chez les noirs émancipés, c’est-à-dire, dans le Monténégro, qui garantit à tous, musulmans et chrétiens, une existence domestique inviolable.

Telle est la vie intérieure des Albanais ; ceux qui ont passé aux