Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/389

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ment la grêle et des ouragans si violens, qu’ils brisent les arbres, renversent les villages, et culbutent les troupeaux dans les abîmés. Aussi le pays est-il inculte et désert ; il abonde en animaux sauvages ; les loups, pressés par la faim, y livrent maintes fois aux habitations de l’homme d’horribles assauts. Les îles même qui bordent la cote, malgré leur admirable position pour le commerce, sont inexploitées. La résine, la laine, la poutargue, aliment fait avec des neufs de poissons de mer, la vallonée, le soumach, sont les seuls produits de la Liapourie. Les Liapes vont dans les petites scalomas, anses de débarquement destinées aux chaloupes, échanger ces produits contre des armes, des draps grossiers, des manteaux, venus de la Calabre. Tous les châteaux de cette côte sont occupés par des troupes du sultan, qui y vivent barricadées nuit et jour comme dans des couvens. Suivant l’exemple des chefs de palikares grecs, les gouverneurs, pour utiliser leurs soldats, les transforment en pâtres et leur donnent à garder des troupeaux de chèvres sur les remparts verdoyans de leurs donjons. Les Liapes, au temps de Skanderbeg, pratiquaient encore le catholicisme latin. Depuis, ils ont passé les uns au schisme grec, les autres à l’islamisme ; mais les traces de l’influence slave qu’ils avaient fortement subie se sont perpétuées dans les noms de leurs bourgades.

La principale rivière de la Liapourie est la Souchitsa, qui descend des monts Kimariotes. Cette rivière offre sur ses rives volcanisées d’abondantes mines de soufre, de bitume et de poix fossile, qui, exploitées depuis plusieurs siècles, deviennent de plus en plus productives et fournissent chaque année un chargement considérable à des navires venus de Corfou, de Malte et d’Italie. Les savans ont vu dans la Souchitsa et ses affluens, sur lesquels des gaz sulfureux s’enflamment souvent en temps d’orage, le Nymphœum de Plutarque, qui roulait des flots de feu à travers les champs sans porter le moindre dommage à la verdure. La plus abondante de ces mines de bitume se trouve à Selenitsa, près du village de Carbonaro, où la rivière des Liapes s’unit à la Voïoussa. Là s’élève une enceinte de ruines, de près de trois milles de circonférence, appelée du nom slavon de Gradichta ; on a cru reconnaître dans ces débris la florissante Byllis, que Néoptolème, roi des Myrmidons, fonda aux confins de l’Ilirie. Les archéologues retrouvent aussi Oricum dans Porto-Raguseo, appelé Liman-Padicha (port impérial) par les Turcs, qui semblent en avoir deviné l’importance. Ce vaste port, au fond d’un beau golfe, est le seul de la côte albanaise qui pourrait, comme station militaire, rivaliser dans