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chère aux abeilles, et le narcisse, dont les vierges grecques font leurs guirlandes. Ouverts de toutes parts et ne pouvant être défendus, ces hameaux de pasteurs étaient, au moindre bruit d’une invasion, évacués par les habitans, qui se réfugiaient avec leurs biens dans l’intérieur de Souli. Mais ce territoire, long de dix lieues sur deux ou trois de profondeur, manquant de sources et dépourvu de céréales, ne pouvait soutenir un blocus prolongé. Dès que le blocus devint possible, Souli dut s’attendre à périr. Les horreurs qui signalèrent la destruction de cette république forment un des plus affreux épisodes de l’histoire contemporaine, épisode digne d’Ali-Pacha et de ces gorges déjà maudites par l’antiquité (infames scopuli Acroceraunioe), où les Grecs avaient placé le sombre Érèbe, le Cocyte et l’Achéron.

Ce dernier fleuve, au sortir des passes de Souli, s’engouffre et se perd dans des cavernes, autour desquelles la vie, même végétale, semble près d’expirer. Ces vallées lugubres figuraient aux yeux des Grecs l’empire, d’Orcus et du Chaos ; l’Aïdonie, royaume de Pluton, suivant Homère, était la plaine des fantômes et des expiations. De nos jours, le canton de Paramythia porte encore le nom d’Aïdonie, et son acropole albanaise, bordée de canons turcs, fait toujours trembler les Grecs, comme aux temps où ils croyaient y entendre le cri des Euménides. Le gouffre qui parait avoir été l’Averne s’appelle maintenant la source de Saint-George : bondissante comme le coursier de l’archange exterminateur du dragon, cette cascade jaillit, aussi large qu’un fleuve, des flancs caverneux de la montagne, et, après une course de quelques lieues, se jette dans l’Achéron. Sorti des glaciers du mont Tymphé, l’Achéron ou la rivière noire (Mavropotamos) arrose en écumant le vallon de Kourendas, longe les météores (lieux hauts) de Souli, dont les rocs éblouissans se voient de la pleine mer, et disparaît enfin dans le marais achérusien. Ce marais entoure le village de Glykys-Limen, appelé par les Vénitiens Porto-Fanari, à cause de son fanal. Porto-Fanari était autrefois la ville sacrée de Pluton, et se nommait Ephyre ou Cichyre. Ceux qui changent le mythe en histoire prétendent que l’époux de Proserpine régna sur les Molosses, fut attaqué par les princes Thésée et Pirithoüs, les vainquit, et les enferma dans les cachots de Cichyre sous la garde de Cerbère. De là naquit, disent-ils, la fiction des enfers.

Ce petit port doit son nom actuel de Glykys à l’eau douce dont il est rempli, malgré le voisinage de la mer. On y remarque le couvent en ruines d’Aï-Donati (Saint-Donat), construit avec les pierres du temple d’Aïdoneus (Pluton), dont il reste encore sept belles colonnes