Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/410

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bétail que des pachas avides leur enlèvent chaque année. Nos pères, disent-elles, ont péché, et nous expions leurs fautes. Moins résignés, les hommes émigrent en foule ; leur compatriote Méhémet-Ali les attire comme un aimant vers l’Égypte, où ils formeront peut-être à la chute du vice-roi une nouvelle aristocratie de mamelouks parmi les indolens fellahs.

Le sang toujours bouillant des Albanais semble perdre son action destructive dès qu’il entre dans une autre nationalité. Au lieu de l’anéantir, il la ranime, la féconde, et agit sur elle comme une sève nouvelle sur un arbre desséché. Tels ont, du moins paru les Djamides dans le Péloponèse et l’Attique, et dans les îles arides d’Hydra et de Spezzia, on ils ont eu quelque temps des comptoirs maritimes rivaux des plus florissantes places de la Méditerranée. A la vérité, leur langue s’est perdue dans ces îles ; mais ceux des provinces continentales de la Grèce parlent encore le dialecte chkipetar, tout en vivant fraternellement avec les Grecs et en obéissant aux mêmes lois qu’eux.

Quelles que soient les destinées qui attendent la race albanaise, son territoire demeurera toujours d’une importance capitale pour le commerce maritime. C’est ce que la France avait senti dès le règne de Louis XIV ; ce monarque fut le premier qui dota Janina d’un consulat-général, avec des vice-consulats dans les villes environnantes. Le vice-consul de Sayadès, Garnier, qui trace un tableau détaillé de Janina dans ses lettres écrites à la fin du XVIIe siècle, compare cette place de commerce à Marseille. Au XVIIIe siècle, le port de Toulon tirait presque tous ses bois de l’Épire ; nos plus beaux navires de guerre étaient construits avec les chênes de ce pays, bien plus secs et meilleurs que ceux de la Baltique. Les bûcherons souliotes et zagoriates de l’Arta s’enrichissaient au service de nos constructeurs, ils ne juraient plus que par la France, et n’obéissaient qu’à elle ; les Turcs voulurent sévir, et les Albanais commencèrent contre eux une guerre de klephtes qui ne se termina qu’en 1737 par l’entremise du consul de France, Dubroca. Son successeur à Arta, l’audacieux Boulle, éleva un comptoir français à Avlone, en remplacement de celui de Durazzo, pillé et brûlé en 1701 par des corsaires slaves au service de Venise. Boulle conçut pour notre commerce en Albanie de vastes et magnifiques plans. Durant la disette de 1741, il put même soulager le peuple de Paris en lui envoyant des grains de l’Épire ; mais, s’étant, par cet acte généreux, obéré de dettes que le ministère français refusa misérablement de payer, Boulle n’eut, pour échapper à la justice turque, d’autre ressource que de se faire musulman. Bientôt le remords s’empara de lui, et en