Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/411

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1762 une lettre du renégat, écrite de Ténédos, annonça au roi de France qu’il allait chercher le martyre. L’infortuné se rendit en effet à Stamboul, et, pour redevenir chrétien et Français, il abjura l’islamisme en présence du divan, qui le fit décapiter ; puis son corps fut rendu à ses premiers compatriotes. Où trouver dans notre histoire un sujet de drame plus complet et plus beau que la vie de ce grand homme obscur, dont les Grecs ont mieux que nous gardé la mémoire ? Un certain nombre de mahométans, exaltés par l’exemple sublime de Boulle, se firent chrétiens ; les phars libres de l’Épire voulurent venger leur cher consul de France, et dans leurs invasions ils replantèrent le Iabarum sur plusieurs montagnes où il ne flottait plus depuis long-temps.

La révolution vint et apporta un changement radical dans les rapports de la France avec la péninsule gréco-slave, qui échappa presque entièrement à notre influence. Actuellement le commerce de Corfou, de Trieste, de Gènes, exploite l’Albanie sans rencontrer de concurrence ; il en tire du bétail, des olives, du tabac, d’excellent miel, des peaux de chèvre et de mouton, des laines brutes, et de beau corail, dont la pêche est si lucrative, qu’au temps d’Ali-Pacha des Napolitains l’avaient affermée 60,000 francs par an sur la seule côte de I’Épire. De tous ces produits, la France ne reçoit presque rien sous son pavillon, si ce n’est quelques chargemens de vallonée, de laines et de cordouans. L’importation, qui se composait de bonneterie française, de quincaillerie, de sucre, d’étoffes, est passée des Marseillais aux négocians de Trieste, dont les commis, au lieu des solides draps français, vendent à ces barbares les trompeuses étoffes d’Angleterre. Il n’est pas jusqu’aux marchands d’Ancône et de Messine qui ne fassent passer en Albanie les galons de leurs fabriques pour des galons de Lyon. Venise vend encore aux Albanais, comme avant sa chute, les fusils et les pistolets de Brescia, à crosse mince, à marqueterie élégante. Quant à sa poudre, l’Albanais la fabrique lui-même en famille.

La France ne devrait elle pas s’efforcer de reconquérir enfin quelques-uns des avantages que l’Albanie lui procura jadis ? La première mesure à prendre en ce cas serait la translation du consulat-général des Albanies de Janina à Skadar, ou parmi les Mirdites. On a suffisamment prouvé que la vraie capitale de ce pays n’est plus Janina, mais la cité slavo-mirdite de Skadar. Janina, et avec elle le consulat-général de France, sont, on peut le dire, bloqués par l’Angleterre, qui, assise sur Corfou, garde les issues du golfe d’Arta et toutes les