Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/413

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même, poussées à l’excès, les dévorent. Ainsi leur dédain pour le luxe les rend indifférens à tout accroissement de prospérité matérielle. Le Mirdite se trouve à son aise aussitôt qu’il a cent francs de revenu annuel ; dés-lors ; il ne prend plus la peine d’aller vendre ses denrées, et, au lieu d’exporter son maïs et son orge, il les enfouit dans ses ambars (greniers souterrains). Son amour exalté de la liberté n’a pas des conséquences moins fâcheuses : une tribu a-t-elle défriché et rendu habitable dans les montagnes une position de difficile accès, il lui vient aussitôt à la pensée d’y vivre indépendante ; les dangers qu’elle courra ne sont rien pour elle, comparés au plaisir de n’obéir qu’à ses propres vieillards. Si elle réussit à se clore et à s’affranchir de tout maître extérieur, son ambition se porte au dedans ; chacun veut être chef, les rivalités s’enveniment, et on en vient aux assassinats. Ces faits trouvent une triste preuve dans les meurtres qu’on a vu se succéder depuis cinq années au sein de la dynastie mirdite des Dodas. La vue de tant de forces mal employées, de tant de vertus qui demeurent stériles, fait saigner le cœur du voyageur. Il les voit tomber, ces tribus de héros, et ne peut, hélas ! ni ne voudrait, dans leur état actuel, retarder leur chute. A l’aspect des affreuses ruines que leurs tchetas étendent sans cesse, quelles tristes pensées m’accablaient ! Est-ce donc là le fruit de la liberté ? Et cependant la liberté est aussi indestructible, aussi éternelle que Dieu ; mais elle doit subir volontairement le frein de la religion, c’est-à-dire de l’amour. Aussi sentais-je en moi renaître l’espérance, quand j’entendais ces barbares dans leurs déserts chanter à la messe, célébrée en plein air, le symbole latin du christianisme, et le cujus regni non erit finis retentir si longuement, si plein de consolantes harmonies, au milieu de ces tribus qui s’éteignent, sous la voûte des forêts primitives dont la sève seule ne s’épuise pas.

Les malheurs dont ce peuple est menacé pourraient être conjurés par une direction plus pacifique imprimée à ses institutions. Les conflits sanglans qui éclatent chaque année entre les catholiques latins et les schismatiques grecs pourraient se transformer en une lutte purement morale, mais ce ne serait qu’à l’aide d’une intervention européenne, soit officielle, soit privée. Une société de spéculateurs philantropes qui se vouerait à cette œuvre en y portant de larges vues commerciales, et qui, étrangère aux haines héréditaires des tribus, apparaîtrait au milieu d’elles comme la tribu de la paix et du pardon, comme une nouvelle tribu clémente, succéderait dignement à celle des Klementi, devenus insoucieux de ce beau nom. En