Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/534

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La traduction d’un pareil ouvrage offrait d’immenses difficultés, et disons-le hautement, seul en Europe, M. Julien était en état de les vaincre. Sa version est d’une exactitude tellement littérale, que toute personne tant soit peu initiée à la lecture du chinois peut facilement retrouver dans le texte original chaque mot traduit. En outre, M. Julien a joint à cette interprétation consciencieuse et fidèle un commentaire perpétuel tiré des commentateurs chinois, qui depuis plus de deux mille ans s’exercent à pénétrer le sens mystérieux du philosophe. Les commentateurs que mentionne M. Julien sont au nombre de soixante-quatre ; parmi eux, on compte trois empereurs. Sur cette liste figurent vingt tao-ssé, sept bouddhistes et trente-quatre lettrés de l’école de Confucius. On doit donc s’attendre à de grandes diversités entre les interprètes de Lao-tseu ; mais ces diversités sont un fait très curieux pour l’histoire des opinions chinoises : là même où les commentaires ne nous révèlent pas le véritable sens du texte philosophique, ils nous intéressent encore en nous apprenant quel sens on lui a prêté. Ceux qui s’écartent le plus de la pensée véritable de Lao-tseu et s’efforcent de se rapprocher des opinions reçues parmi les lettrés ne sont pas les moins instructifs et ceux pour lesquels nous devons le moins d’actions de graces à l’habile sinologue qui nous les a fait connaître. Ce n’était pas trop de sa connaissance aussi sûre qu’approfondie de la langue chinoise, de toute sa sagacité et du secours de soixante-quatre commentateurs, pour parvenir à l’intelligence du langage concis, énigmatique, qui enveloppe les pensées extraordinaires et subtiles de Lao-tseu. Après tout ce travail du traducteur, il est difficile de se rendre bien compte du système d’idées exposé ou plutôt caché dans le livre du philosophe chinois.

Dès le temps de Lao-tseu, il était malaisé de l’entendre. Ceux qui me comprennent sont rares, disait-il, et il ajoutait : Je n’en suis que plus estimé ; ce qui ne surprend pas quand on connaît l’admiration que l’esprit humain éprouve à certaines époques pour tout ce qui le surpasse. La difficulté de comprendre subsiste pour nous, et peut-être l’obscurité d’une opinion métaphysique ne sera-t-elle pas pour tout le monde une raison de l’estimer davantage. Je sens donc combien est rude la tâche que je m’impose en voulant donner aux lecteurs de la Revue une notion exacte et claire des singulières conceptions d’un philosophe dont le nom n’était probablement pas arrivé jusqu’à eux, quelque bruit qu’il ait fait dans un autre monde. J’essaierai cette fois encore d’initier le public sérieux à ces découvertes de la science orientale, qui, loin des sentiers battus et des redites de l’Oc-