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cident, met en lumière des empires nouveaux, des siècles ignorés, des religions et des philosophies inconnues.

Il y a un grand danger pour l’esprit humain à creuser l’idée de Dieu. Cette idée est tellement supérieure à toutes les autres, qu’on peut être conduit à en retrancher successivement les qualités et les attributs qu’on aperçoit ailleurs. Si l’on suit jusqu’au bout l’entraînement de l’abstraction, si l’on n’est pas retenu sur la pente de la dialectique par le besoin de s’arrêter à un dieu intelligent et moral, on arrivera ainsi à nier même la spiritualité, la bonté, la personnalité du principe universel. Pourquoi serait-il esprit ? pourquoi serait-il bon ? pourquoi serait-il une personne ? Toutes ces qualifications sont-elles applicables à l’être ineffable ? Tout attribut n’est-il pas une limite de l’infini ? L’unité divine n’est-elle pas supérieure à toutes les différences qui distinguent les choses bornées ? La plus grande, la plus haute de ces différences, celle qui sépare l’être du non-être, n’est-elle pas encore quelque chose d’inférieur à l’idée que nous devons nous faire de Dieu ? Dire qu’il est, quand nous n’avons pas d’autre mot pour exprimer l’existence restreinte et passagère, n’est-ce pas employer un terme inexact et insuffisant, alors qu’il s’agit de l’existence absolue et souveraine ? Telle est la voie qu’ont suivie les esprits qui, dans divers temps et divers pays, ont fini par avancer que Dieu était et n’était pas. C’est le ων μη ων de Proclus ; c’est le principe sans nom, sans attribut, ni bon ni mauvais, ni esprit ni matière, supérieur à toutes les qualités et à toutes les différences, qui est au fond de la plupart des doctrines religieuses et philosophiques de l’Inde ; c’est aussi le tao de Lao-tseu, le tao qui, suivant un commentateur, est comme existant et comme non existant.

Le tao est le principe universel des êtres qui émanent de son sein et retournent s’y perdre. Considéré en lui-même dans son essence, il est ineffable, il ne peut être nommé ; il est le principe de toute existence, et à peine peut-on dire qu’il existe. Il est vide, c’est-à-dire étranger à toutes les qualités de la matière ou de l’esprit (vide est une expression métaphorique pour absolu). Il est pur, parce que sa substance est distincte de toutes les existences ; il est éternel, parce qu’il est en dehors de la succession des temps. Supérieur à l’idée d’un dieu personnel, il semble avoir précédé le maître du ciel ; il est le modèle et l’image de tous les êtres. Tel est le tao en lui-même, dans son essence. Lorsqu’il se manifeste par la production, il prend un nom. Il est la mère ou l’aïeul des êtres ; il n’est plus vague, ineffable, il apparaît sous une forme déterminée ; en lui-même, il est l’inexpri-