Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/591

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leurs cordons, et le conduire en laisse comme un chien docile ; on a vu des vierges le chasser avec leur quenouille : c’est le loup vaincu par les agneaux. Honteux de ces défaites, Satan tombe alors dans une confusion extrême ; mais son impudence est si grande, il se croit sur le genre humain des droits de suzeraineté tellement imprescriptibles, qu’il va quelquefois se plaindre à Dieu lui-même des échecs qu’il éprouve sur la terre. Le jurisconsulte Barthole parle d’un procès en appel qu’il intenta, par-devant Jésus-Christ, contre les hommes qui avaient méconnu sa puissance ; saint Jean remplissait les fonctions de greffier, la Vierge, les fonctions d’avocat. Le diable perdit sa cause, et, lorsqu’il entendit l’arrêt qui le déboutait de sa demande, il se sauva en criant et en déchirant ses habits ; mais les anges, qui faisaient sans doute l’office d’huissiers, le reconduisirent garrotté dans l’abîme.

Jusqu’ici, dans l’histoire de ces relations de l’homme et du démon, nous avons vu le démon poursuivre l’homme et le soumettre malgré lui à son empire et à ses caprices : maintenant, les rôles changent. L’homme, à son tour, va de lui-même au-devant de Satan ; il l’appelle et l’invite, lui offre son âme en échange de ses services, et, à l’aide de certaines formules, il essaie de l’asservir à ses ordres et de lui dérober ses secrets. Parodie sacrilège des choses saintes, la sorcellerie institua des rites mystérieux Pour contraindre Satan à manifester sa science, comme dans la religion les sacremens ont été institués pour manifester la grace ; science empoisonnée dans sa source, et qui porte en elle l’amertume et la folie, car on ne doit chercher la lumière, ainsi que l’a déclaré l’église, qu’en se tournant vers Dieu. Mais, malgré l’église, l’homme devait poursuivre jusque dans l’enfer même ce pouvoir que rêvait son orgueil, qu’implorait sa faiblesse, et cette connaissance supérieure que lui refusaient la science incomplète du moyen-âge et l’infirmité éternelle de sa nature et de sa pensée.

Chaque sorcier, en s’unissant avec le diable, en lui vendant son âme en échange de ses services, poursuit l’accomplissement de son rêve ou de sa passion. Les plus fous lui demandent la sagesse ; Albert-le-Grand, le mot des secrets de la nature ; l’abbé Trytheim, au XIVe siècle, le mot du mystère humain ; Faust, la science universelle. Corneille Agrippa, ce sorcier sceptique dont la vie s’est consumée, comme la lampe obscure des alchimistes, dans les réduits sombres et les veilles solitaires, Corneille Agrippa lui demande les problèmes d’une philosophie mystérieuse, et ce repos qui ne devait commencer pour lui que sous le pavé de l’église des cordeliers de Toulouse. Falstaff vend son âme, le jour de vendredi saint, pour une bouteille de vin vieux et une cuisse de chapon. Louis Gauffredi, de Marseille, se donne au diable pour inspirer de l’amour aux femmes rien qu’en soufflant sur elles. En 1778 même, un laquais de Paris, qui venait de perdre son argent au jeu, se vend dix écus pour avoir un enjeu nouveau, et, vers le même temps, l’Anglais Richard Dugdate, qui voulait devenir le meilleur danseur du Lancashire, se vend pour une leçon de danse. L’âme immortelle d’un chrétien, cette âme sauvée par le sang du Christ et