Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/616

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milieu d’un éclat de rire immense, homérique, olympien, que la course commença ; mais le silence ne tarda pas à se rétablir, le taureau ayant fendu en deux le cheval du premier picador et désarçonné le second.

Nous n’avions de regards que pour Montès, dont le nom est populaire dans toutes les Espagnes, et dont les prouesses font le sujet de mille récits merveilleux. Montés est né à Chiclana, dans les environs de Cadix. C’est un homme de quarante à quarante-trois ans, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, l’air sérieux, la démarche mesurée, le teint d’une pâleur olivâtre, et n’ayant de remarquable que la mobilité de ses yeux, qui seuls semblent vivre dans son masque impassible ; il paraît plus souple que robuste, et doit ses succès plutôt à son sang-froid, à la justesse de son coup d’œil, à sa connaissance approfondie de l’art qu’à sa force musculaire. Dès les premiers pas que fait un taureau sur la place, Montés sait s’il a la vue courte ou longue, s’il est clair ou obscur, c’est-à-dire s’il attaque franchement ou a recours à la ruse, s’il est de muchas piernas ou aplomado, léger ou pesant, s’il fermera les yeux en donnant la cogida, ou s’il les tiendra ouverts ; grace à ces observations, faites avec la rapidité de la pensée, il est toujours en mesure pour la défense. Cependant, comme il pousse aux dernières limites la témérité froide, il a reçu dans sa carrière bon nombre de coups de corne, comme l’atteste la cicatrice qui lui sillonne la joue, et plusieurs fois il a été emporté de la place grièvement blessé.

Il était ce jour-là revêtu d’un costume de soie vert pomme brodé d’argent d’une élégance et d’un luxe extrême, car Montés est riche, et s’il continue à descendre dans l’arène, c’est par amour de l’art et besoin d’émotion, sa fortune se montant à plus de 50,000 douros, somme considérable si l’on songe aux dépenses de costume que les matadores sont obligés de faire, un habit complet coûtant de 1,500 fr. à 2,000 francs, et aux voyages perpétuels qu’ils font d’une ville à l’autre, accompagnés de leurs quadrilles.

Montès ne se contente pas, comme les autres épées, de tuer le taureau lorsque le signal de sa mort est donné. Il surveille la place, dirige le combat, vient au secours des picadores ou des chulos en péril. Plus d’un torero doit la vie à son intervention. Un taureau, ne se laissant pas distraire par les capes qu’on agitait devant lui, fouillait le ventre d’un cheval qu’il avait renversé, et tâchait d’en faire autant au cavalier abrité sous le cadavre de sa monture. Montés prit la bête farouche par la queue, et lui fit faire trois ou quatre tours