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RICHARD.

naturelle et par une instinctive élégance, qui révélaient à coup sûr la noblesse de son origine. Son titre et sa fortune, son air jeune et souffrant, son front pâle et chargé d’ennuis, la réserve un peu hautaine de son attitude et de ses manières, tout enfin, jusqu’à la sombre sévérité de son costume, le signalèrent aussitôt à la bienveillance de plusieurs et à la curiosité de tous.

Ce qui le frappa d’abord, ce fut de voir quel souvenir auguste et vénéré le comte de Beaumeillant avait laissé parmi les hommes, quels hommages éveillait son nom, quelles sympathies soudaines ce nom faisait lever dans la foule. On n’enseigna point à Richard le respect qu’il devait à la mémoire de son père ; ce respect était dans son cœur, mais froid et compassé, comme tout sentiment qu’impose le devoir et que n’exalte point la tendresse. Dès son plus bas âge, Richard n’avait vu dans le comte de Beaumeillant qu’un vieillard soucieux et morose. Il ne se souvenait pas d’avoir surpris sur sa bouche un sourire, dans ses yeux un regard caressant. Le comte aimait pourtant son fils ; mais, empoisonné dans sa source, cet amour avait manqué d’expansion, de grâce et de charmes. En grandissant, Richard l’avait sourdement accusé de l’exil de sa mère. Faut-il le dire ? plus d’une fois il avait senti près de lui remuer dans son sein quelque chose de pareil à la haine, qu’il s’était aussitôt empressé d’étouffer, mais sans se demander jamais si ces impassibles dehors ne cachaient pas une ame profondément blessée qui dévorait son sang et ses larmes. Pitié, tendresse, amour, tout avait été pour l’absente. Soit qu’il eût compris ce qui se passait dans le cœur du jeune homme, et qu’il fût trop fier pour se plaindre et pour se justifier, soit qu’il n’eût fait qu’obéir aux dispositions d’un esprit chagrin et d’un caractère taciturne, M. de Beaumeillant avait toujours négligé de vaincre les répugnances de Richard, et d’établir entre son fils et lui des rapports plus affectueux et plus intimes. Ainsi, quoique respirant sous le même toit, tous deux avaient vécu tellement séparés l’un de l’autre, que Richard, en entrant dans le monde, ne savait de la vie de son père que ce qu’il en avait vu lui-même. Pouvait-il soupçonner que cette existence, qu’il voyait tristement s’éteindre dans les ennuis de la solitude et de l’abandon, recelât un passé glorieux ; que cette destinée si sombre à son déclin eût été belle à son aurore ? Jamais le comte ne l’avait entretenu des grandes choses de sa jeunesse, jamais la comtesse ne s’était parée de la gloire de son époux ; ce fut le monde qui apprit à Richard quel homme il avait eu pour père.