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REVUE DES DEUX MONDES.

« Un dernier adieu ! un adieu éternel ! Où êtes-vous ? que faites-vous ? Je viens de voir, à travers les arbres, un cavalier passer au galop sur la route. Ô mon Dieu ! si c’était vous ! Il m’a semblé vous reconnaître. Peut-être est-ce vous ! vous êtes si bon ! Quelque chose vous aura crié que j’allais mourir, et vous serez parti, et voilà que vous accourez. Seigneur, faites que ce soit lui, que je le voie une fois encore ! »

— Et moi, ma mère, et moi ! s’écria le malheureux jeune homme.

Il ne put en dire davantage. Il s’était jeté le visage contre le parquet ; il demeura long-temps ainsi, anéanti dans sa douleur. Cependant l’aube blanchissait l’horizon. Appuyé sur le balcon de la fenêtre ouverte, il se prit à contempler d’un regard distrait les nuées que le vent éparpillait dans le bleu du ciel. L’orage s’était dissipé ; de molles vapeurs se détachaient, comme des flocons de ouate, du flanc des coteaux ; les oiseaux gazouillaient sous la feuillée humide ; le parc étincelait comme une vaste écrin, aux premiers rayons du soleil. Richard s’arracha brusquement à ce réveil des joies de la nature. Le foyer brûlait encore ; il y jeta, une à une, les lettres qu’il venait de lire. Le feu les dévora toutes, excepté la dernière, que le jeune homme voulut garder. Il avait trouvé au fond de la cassette plusieurs enveloppes vides, à l’adresse de Mme de Beaumeillant, reliques des temps heureux, conservées là sans doute par une de ces puérilités de l’amour qui donnent du prix aux moindres choses qui nous viennent de l’être aimé. Toutes les suscriptions étaient de la même écriture ; tous les cachets étaient intacts et portaient la même empreinte armoriée. Il mit de côté une de ces enveloppes et livra les autres aux flammes. Ces soins accomplis, il pardonna une fois encore à sa mère ; puis, s’adressant par la pensée à l’homme qui avait fait le mal :

— Où que tu sois, dit-il, et qui que tu sois, je te trouverai. Le monde est grand, mais la vie est longue.


II.


Richard entra dans le monde, sans guide, sans appui, triste et solitaire. Les salons les moins accessibles s’ouvrirent devant le nom de son père, qu’il portait d’ailleurs en digne héritier d’une race de preux. Il était beau, silencieux, grave et fier. Élevé au fond des bois, s’il n’avait point cette science banale que donnent l’usage et le frottement de la vie mondaine, il y suppléait par une distinction