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RICHARD.

songé à le retenir. Il erra toute la nuit dans la campagne et prit, au lever de l’aube, la route de Grenoble. En traversant le parc du château, Éden que lui fermait sa mère, il aperçut de loin Pauline qui se tenait à sa fenêtre ouverte, blanche et radieuse comme l’étoile du matin. Il s’arrêta quelque temps à la contempler.

— Adieu ! dit-il, doux rêve évanoui ; adieu, bonheur aussitôt envolé qu’entrevu ; adieu, charmant rayon, le premier et le seul que j’aie vu briller dans une sombre vie. Soyez bénie, jeune ame ! sois béni, aimable et noble cœur, sur lequel mon cœur s’est posé un instant, comme un oiseau fatigué sur une branche en fleurs !

Pauline l’aperçut à travers le feuillage éclairci ; elle agita son mouchoir, sans se douter, hélas ! que c’était un éternel adieu. Richard la salua d’un pâle sourire, et disparut bientôt au détour d’une allée. Ces deux enfans, que le ciel semblait avoir créés l’un pour l’autre, ne devaient plus se revoir en ce monde.

Richard retourna au château de Beaumeillant pour y vivre pauvre et solitaire. Il y rentra gravement, sans amertume, sans haine et sans colère. À l’insu de lui-même, un travail étrange s’était fait en lui, durant son absence. En rentrant dans cette sombre demeure où il avait grandi, la tête et le cœur uniquement remplis d’un poétique amour pour sa mère, il découvrit que cet amour était mort, ou, pour mieux dire, qu’il avait changé de place. À peine arrivé, il alla droit à la chambre qu’avait habitée son père. L’épée du comte de Beaumeillant était restée suspendue dans l’alcôve ; Richard la prit entre ses mains, et, après l’avoir contemplée avec respect, il la baisa religieusement sur la garde.

Jules Sandeau.