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long-temps cherché, qu’il avait si long-temps poursuivi de ses imprécations et de sa colère ! C’était là cet infâme qu’il avait tant de fois maudit ! Richard baissa la tête, et pour la dernière fois il pleura sur sa mère ; en perdant sa haine, il avait perdu son amour.

M. de La Tremblaye se leva, courut à lui et voulut le prendre dans ses bras ; mais M. de Beaumeillant, le repoussant avec dignité :

— Monsieur, lui dit-il, vous aviez surpris mon cœur ; je le retire. Je ne puis vous haïr, je ne puis vous aimer. Ma main ne se souvient déjà plus d’avoir jamais rencontré la vôtre.

À ces mots, M. de Beaumeillant fit quelques pas pour sortir ; Évariste se jeta devant la porte comme pour lui barrer le passage.

— Qu’espérez-vous donc, monsieur ? demanda fièrement Richard. Attendez-vous que je consente à vous appeler mon frère, à vous devoir l’amour, le bonheur, la richesse, à vivre avec vous sous le même toit, à mêler mon sang à votre sang et mon existence à la vôtre ? Avez-vous oublié qui vous êtes et qui je suis ? Voulez-vous que les os de mon père se lèvent pour me maudire ?

— Si je m’exilais de votre bonheur, dit M. de La Tremblaye ; si j’allais loin de vous, pauvre, seul, ignoré, achever tristement ma vie, comme vous avez commencé la vôtre ; si vous ne deviez plus jamais entendre parler de cet homme, accepteriez-vous à ce prix la main de ma sœur avec le don de ma fortune ?

M. de Beaumeillant ne répondit pas. Il se laissa tomber sur un siége, cacha sa tête entre ses mains et se prit à verser des larmes silencieuses. Il demeura long-temps ainsi, tandis qu’Évariste se tenait derrière lui, pâle, muet, immobile, comme un coupable attendant l’arrêt de son juge.

Enfin Richard se leva.

— C’est à moi de partir, dit-il ; à moi d’aller vivre et vieillir dans la tristesse et dans la solitude : depuis long-temps, monsieur, vous m’en avez appris le chemin. Je ne veux pas mêler le nom de Mlle de La Tremblaye à ces tristes débats. Cette jeune et chaste créature ne doit point trouver place dans une si lamentable histoire. Continuez de veiller sur elle ; vous avez fait pour votre sœur ce que ma mère n’a point fait pour son fils. Je vous abandonne le soin de l’instruire de mon départ. Consolez-la, s’il en est besoin. Laissez-la m’accuser plutôt que de ternir la pureté de son cœur par des révélations imprudentes. Son cœur est à peine atteint, il se relèvera. Ne demandez pas si je l’aime : je vous pardonne et ne vous connais plus.

À ces mots, Richard s’éloigna sans que M. de La Tremblaye eût