Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/790

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remarquable : elle créa en Angleterre un système de crédit tout particulier ; système bâtard et vicieux sans aucun doute, mais qui ’était pas, après tout, dépourvu de consistance ni d’une certaine harmonie dans son ensemble. Le pays se peupla de petites banques, jouissant de toutes les facultés des grandes, mais qui comptaient au plus six associés ; c’est ce qu’on appelle en Angleterre les banques privées (private basales), établissemens plus considérables, en général, que ceux de nos banquiers particuliers, mais qui sont loin d’atteindre à l’importance des compagnies. Ces banques privées jouissaient légament, comme on vient de le voir, de la faculté d’émettre des billets payables à vue et au porteur ; mais par le fait cette faculté devenait pour elles à peu de chose près stérile. Quelle apparence, en effet, d’implanter dans la circulation des billets émanés d’établissemens si médiocres ! Pour suppléer à leur insuffisance, elles se tournèrent vers la banque privilégiée, à laquelle elles se rattachèrent volontairement par les liens d’une solidarité étroite. Elles entreprirent donc l’escompte des effets de commerce ; mais, au lieu de les payer avec leurs propres billets circulables, elles empruntèrent ceux de la banque centrale, à laquelle elles remirent en échange tout ou partie des billets escomptés. De là naquit un système à la fois mixte et complexe, où des fonctions naturellement unies se partagèrent : aux banques privées l’escompte, à la banque centrale l’émission des billets. Celles-là prêtèrent à l’autre leurs moyens pécuniaires, dont la réunion était considérable, et par là lui donnèrent une solidité qu’au fond et par elle-même elle n’avait pas : elles reçurent d’elle, à leur tour, la faculté d’émission qui leur manquait, ou dont elles ne jouissaient qu’en apparence. Obligées de se servir dans leurs escomptes des billets de la banque d’Angleterre, elles étaient intéressées à en soutenir la circulation dans leurs cantons respectifs, comme s’ils leur avaient appartenu en propre, et dans le fait elles n’y manquaient pas. Dans tous les temps elles conservèrent l’usage de payer à présentation tous les billets de la banque mère, et souvent, dans les momens de crise, elles en prirent vis-à-vis du public l’engagement formel. Elles devinrent ainsi comme autant de succursales volontaires de la banque privilégiée, autant de comptoirs particuliers qui venaient en aide au comptoir principal, et le suppléaient même dans les momens d’éclipse. C’est grace à cet appui inattendu, et sur lequel ses fondateurs ne comptaient pas, que la banque d’Angleterre s’est soutenue avec tant d’éclat, malgré les vices trop réels de sa constitution originaire, malgré l’insuffisance reconnue de ses moyens et la constante fragilité de sa puissance.

Que n’a-t-on pas dit sur son étrange fortune ? Quels projets gigantesques cet exemple n’a-t-il pas inspirés ? À quelles absurdes théories n’a-t-il pas donné naissance ? Quand on a vu cette institution dépourvue de tout capital réalisable, sans autre avoir propre que des rentes, soutenir d’une main le crédit de l’état, entretenir de l’autre la plus vaste circulation de billets que jamais banque ait entreprise, on s’est livré aux plus extravagantes suppositions. Les uns ont pensé qu’il n’y avait qu’à vouloir pour inonder le monde d’un papier faisant l’office du numéraire, et ouvrir ainsi pour chaque peuple, sans effort