Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/840

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui étaient irrités, à l’exaltation de Paris, que poursuivait le souvenir du 10 août ; quand je pense à ce que la liberté publique imposait comme devoir, je suis tranquille sur mon opinion et mon vote. » Ces quelques mots peignent l’homme incapable de fortes convictions ; sa conscience personnelle intervient à peine dans cette douloureuse lutte ; s’il se décide pour la mort, c’est par des considérations tout extérieures, et quelques années plus tard, en jetant un coup d’œil attristé, hypocrite ou non, peu importe, sur les sanglantes catastrophes dont le 21 janvier ne fut que le prélude, il ira presque jusqu’à verser une larme sur le sort du monarque infortuné qui expia si cruellement les fautes de la monarchie absolue. La plupart des, régicides de 93 crurent remplir un devoir rigoureux, c’est un fait hors de doute ; et soit orgueil, soit obstination de principes, l’histoire, chose singulière ! n’a jamais enregistré d’amendes honorables sur ce triste épisode. Barère seul pouvait concevoir et exprimer un regret.

Les temps devenaient durs pour les ames pusillanimes ; l’implacable duel de la gironde et de la montagne avait transformé la convention en une vaste arène, où les plus généreux devaient périr. Si la passion, qui crée et soutient les partis, n’avait totalement manqué à Barère, nul doute qu’il n’eût appartenu sans arrière-pensée au côté droit, car là étaient toutes ses sympathies. Barère était girondin par la nature de son esprit, qui répugnait aux moyens violens ; il était girondin par sa haine constante contre Paris, qui lui a inspiré des déclamations assez véhémentes et de fort mauvais goût, entre autres celle-ci : « La calomnie est le patrimoine des Parisiens. » Il était girondin en vertu de sa prédilection avouée pour le fédéralisme, dont il a formulé l’application en quelques lignes, sans indiquer seulement comment toutes ses fédérations auraient fonctionné. Il était girondin, enfin, par ses relations qui le rapprochaient du côté droit, tout en l’éloignant de la députation de Paris, tête de la montagne. Mais il craignit le choc et adopta un système de neutralité commode, en se réfugiant au comité de salut public, définitivement créé le 6 avril 1793. C’était l’homme des moyens termes et des sacrifices mutuels. Lorsqu’on s’était plaint, dans le sein de la convention nationale, des ombrages causés à la liberté par la présence du duc d’Orléans, Barère avait prudemment engagé le prince à s’éloigner et à se retirer pour quelque temps au-delà de l’Atlantique. Lorsque les montagnards avaient réclamé l’expulsion du ministre Roland, ales girondins celle du maire Pache, il s’était empressé d’ouvrir l’avis que tous les deux se démissent simultanément de leurs fonctions, et il avait ajouté, saisi d’une de ces craintes soupçonneuses qui tourmentent parfois les médiocrités : « …. Je ne vois pas que nos seuls ennemis soient les hommes qui ont eu le malheur de naître du sang des tyrans ; ce sont aussi les hommes qui ont une grande popularité, une grande renommée, un grand pouvoir. » Au 31 mai, voyant l’effrayante agitation de Paris, il demanda la suppression de la commission des douze, qu’il avait lui-même fait établir. Au 2 juin, il invita les vingt-deux girondins,