Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/843

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« La voilà, cette constitution tant désirée, et qui, comme les tables de Moïse, n’a pu sortir de la montagne sainte qu’au milieu des foudres et des éclairs. Et qu’on ne dise pas qu’elle est l’ouvrage de quelques jours. Dans quelques jours, on a recueilli la lumière de tous les siècles… » C’était en quelque sorte une amende honorable, et l’incorruptible apaisé lui donna sa toute-puissante absolution en disant : « Barère a pu commettre quelques erreurs, mais c’est un honnête homme qui aime son pays et le sert mieux que personne. » Barère, en effet, renfermé dans le sein du comité de salut public, y rendit alors de vrais services par son aptitude universelle et son immense facilité. On le sait, c’était l’homme des rapports diplomatiques et des carmagnoles ; il excitait fréquemment par ses éloges officiels l’enthousiasme des soldats, qui marchaient à l’ennemi en s’écriant : « Barère à la tribune ! » et les applaudissemens de la convention, que ses récits emphatiques distrayaient des sanglantes catastrophes de l’intérieur. Il effleurait successivement tous les sujets, relations étrangères, marine, administration, législation, mesures révolutionnaires ; il était l’interprète nécessaire, mais il ne fut jamais la pensée créatrice, et il ne se fait pas faute de déclarer que la plupart de ses rapports étaient contraires à son opinion privée. Rien de plus stérile, du reste, que ces harangues gouvernementales, dont la circonstance fit tout le mérite et dont le succès n’a pas duré ; peu de mots ont survécu, qui n’étaient même pas de Barère, car cet habile emprunteur savait écouter à merveille, et ses collègues plus obscurs, assis autour du tapis vert de la salle des délibérations, faisaient généreusement les frais de son éloquence de tribune ; ils lui prêtaient leur pittoresque langage d’hommes spéciaux, leur enthousiasme patriotique, et ces énergiques idées qui naissent tout armées de l’expression imagée et féconde. Le fond de ses rapports ne lui appartenait donc qu’à titre d’éditeur responsable, et, si l’on fait abstraction de cette heureuse faculté d’arrangement qu’il possédait à un assez haut degré, que reste-t-il de ce pauvre décemvir sans initiative et sans vigueur ? Son rôle au comité de salut public fut celui d’un commis laborieux, mais sans influence réelle. Il se plaint d’avoir été jalousé par Robespierre et Saint-Just : vanité singulière ! les meneurs du triumvirat l’auraient-ils respecté, s’il leur eût fait ombrage et s’ils ne l’avaient trouvé de si peu de poids ? C’était un personnage si peu fait pour imposer aux masses, qu’au temps même de son pouvoir nominal, le ridicule l’atteignit plus d’une fois, et les railleries ne furent pas épargnées au complaisant tuteur de l’Anglaise Paméla. Le publie révolutionnaire l’avait parfaitement jugé et ne le tolérait qu’en raison de son utilité pratique. Au comité, ses collègues s’inquiétaient fort peu de lui, et pourquoi s’en seraient-ils préoccupés ? Son adhésion ne leur était-elle pas acquise, et ne pouvait-on la forcer au besoin ? Le ministre de la justice Garat, que nous avons cité plus haut, fut un homme tout aussi faible que Barère ; mais, se sachant incapable d’agir, il a observé, et l’histoire a recueilli le fruit de sa pénétrante impartialité. Mieux placé que lui pour voir et juger sainement, Barère n’a rien vu,