Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/851

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le reste, l’affinité était plutôt apparente que réelle ; ainsi que nous le faisions remarquer long-temps avant la rupture, les antécédens comme les opinions de M. Thiers sur la politique intérieure l’éloignaient de la gauche et le ramenaient aux conservateurs. La gauche a des théories, elle professe des principes ; c’est là son honneur, c’est là sa vie. Le jour où elle abdiquerait ces principes, le jour où elle ferait fi de ces théories, elle disparaîtrait de la scène politique ; car que lui resterait-il ? qu’offrirait-elle au pays ? Rien ; ni l’autorité dés principes, ni l’autorité de l’expérience, ni la théorie, ni la pratique. Nous n’examinons pas ici la solidité de ces principes, la valeur de ces théories ; nous disons que c’est là le patrimoine de la gauche, que c’est là sa richesse ; ses principes sont à la fois son moyen et son titre. M. Thiers, au contraire, est essentiellement l’homme des faits et de l’expérience. Le pouvoir constituant n’est pas la seule théorie qu’il traite avec dédain. Ce qu’il veut avant tout, c’est un gouvernement fort et régulier, un gouvernement qui ait souci de la gloire et de la grandeur de la nation. Sans doute il aime et vent la liberté, parce que la liberté est aussi un moyen de grandeur et de gloire. Sous l’empire, M. Barrot se serait peut-être retiré sous la tente avec M. de Lafayette. M. Thiers aurait suivi le conquérant au bout du monde. Sous la restauration, le parti libéral et le parti national se confondaient ; M. Thiers fut libéral, un libéral ardent, redoutable. A la révolution de 1830, convaincu que l’anarchie préparerait à la France des jours de deuil et de honte, et que, pour assurer la liberté et l’indépendance du pays, il fallait d’abord fonder la monarchie nouvelle et garantir l’ordre public, M. Thiers se plaça aux premiers rangs dans le juste milieu, et fut un des principaux ministres du 11 octobre. Une fois l’ordre assuré et la monarchie de juillet consolidée, M. Thiers crut que notre politique extérieure pouvait se montrer plus active et plus exigeante. De là les vicissitudes ministérielles qui l’ont éloigné momentanément des centres et rapproché de la gauche. Le point de contact étant trouvé, une certaine cohésion était possible, mais une cohésion superficielle, nullement intime. Un malheur effroyable frappe tout à coup le pays. Pendant quinze à vingt ans, si nous avions un nouveau malheur à déplorer, la couronne se trouverait placée sur la tête d’un enfant, ou du moins d’un jeune prince n’ayant pas encore atteint l’âge des fortes et sérieuses résolutions. Cette grave considération n’a certes pas échappé à la rare sagacité de M. Thiers. Nous sommes convaincus qu’elle a modifié ses vues et ses prévisions politiques. Sa sollicitude a peut-être été derechef éveillée à fendrait de la politique intérieure. Les liens qui l’unissaient à la gauche se trouvaient ainsi tout naturellement relâchés. Ils devenaient un embarras pour la gauche elle-même, un obstacle pour M. Thiers. On se serait paralysé réciproquement sans profit tour personne. Les concessions de la gauche l’auraient dénaturée et amoindrie ; les concessions de M. Thiers à la gauche, dans un si grand changement de circonstances, l’auraient complètement détourné de ses voies naturelles et auraient fait de lui ce qui répugne le plus