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à l’agonie, que le coursier féodal emporte. – Et le talent aussi, l’imagination dans le style, n’est-ce donc pas une espèce de coursier de Mazeppa ? il y a des momens où il entraîne.

Toute cette histoire des Mérovingiens, sillonnée de tels points de vue, gagne singulièrement en intérêt ; le temps n’est plus où une femme d’esprit, quand elle commençait à lire l’histoire de France, disait : Moi, je saute toujours la première race. C’est au contraire la première race qu’il faut lire et relire aujourd’hui pour s’intéresser, pour jouir de scènes neuves, de personnages imprévus, et de tout l’esprit, de tout l’art qu’on y emploie. M. de Saint-Priest est parvenu à rendre beaucoup de physionomie et de lustre à ce personnage de Dagobert, pris d’un certain côté. Ce prince, le dernier vraiment grand de sa race, marcha sur les erremens de Brunehaut. Pénétré des vieilles maximes de la royauté germanique, conseillé de saint Éloi et de Dadon, très ferme personnellement de caractère, il combattit et contint la ligue aristocratique et épiscopale. Les monastères de l’école de Colomban étant, par un revirement assez naturel, devenus hostiles à l’intérêt des évêques, il les favorisa contre ceux-ci, rallia les populations, et rendit à l’ensemble de la souveraineté franke un reste de consistance et même de splendeur qui ne tint pas après lui. Il mourut à trente-trois ans, formant l’anneau, et un anneau très entier, entre Clovis et Charlemagne.

On sait ce que la tradition a fait de lui. J’ai souvent pensé qu’il y aurait un chapitre à écrire : De ceux qui ont une mauvaise réputation et qui ne la méritent pas. Montaigne a oublié de le faire. Que de noms en appel contre le hasard y trouveraient place ! Il faudrait commencer par Augias, au nom duquel cette locution d’étables d’Augias a rattaché une idée odieuse et presque infecte, et qui était le plus riche et le plus royal patriarche des pasteurs, tel que nous l’a représenté l’antique idylle. On n’y oublierait pas surtout Dagobert, le bon Dagobert, qui a laissé une réputation débonnaire et assez ridicule, et qui fut peut-être un grand roi, énergique, le quasi-Charlemagne de sa race, mort à la fleur de l’âge et dans la vigueur de ses hauts projets[1].

  1. La tradition populaire tend à imprimer un certain caractère de débonnaireté et de bonhomie à ce qu’elle touche de longue main familièrement, même quand ce quelque chose a été d’abord héroïque et redoutable. Charlemagne n’y a pas plus échappé que Dagobert, et il joue souvent dans les romans de chevalerie une espèce de rôle de bonhomme entre ses douze pairs et son archevêque Turpin, qui est son saint Eloi. Attila aussi, dans les poèmes germaniques, n’est-il pas devenu le bon Étel ? Il peut nous être déjà très sensible combien ce genre d’adoucissement pénètre de toutes parts dans la tradition populaire grossissante autour du héros d’hier, qui n’était pas tendre précisément. J’ai sous les yeux deux chansons des rues, en tête desquelles Napoléon sur sa colonne est mis en regard (j’en demande bien pardon) de la plus adorable et de la plus ineffable image de la mansuétude divine et humaine, et, dans le parallèle que déduit au long la complainte bien plutôt niaise que sacrilège, il est dit sérieusement :
    Napoléon aimait la guerre,
    Et son peuple comme jésus !
    Je voudrais bien pouvoir n’en conclure qu’une chose, c’est que, même à tort et à travers, l’humanité ne conçoit rien de grand à la longue sans une certaine bonté.