Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/910

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lieu jusqu’à un certain point. De son côté, Julien, en contemplant cette frêle et pâle beauté, s’était dit parfois en lui-même qu’il serait heureux et fier de lui faire, sur sa poitrine, un abri contre les atteintes du dehors.

Julien usait de l’autorité que lui donnait son caractère pour parler librement à son ami, même en présence de sa mère et de sa sœur. Un soir qu’ils étaient tous quatre réunis dans le petit salon, il crut le moment favorable pour interroger le jeune artiste. Ce jour-là, Albert avait été absorbé plus long-temps encore dans ses lectures ; en ce moment il paraissait distrait et taciturne ; la conversation languissait :

— Mon ami, dit Julien après avoir échangé un coup d’œil d’intelligence avec les deux femmes émues, nous voyons avec peine l’état dans lequel tu es plongé. Tu viens d’accomplir un chef-d’œuvre, les journaux chantent à l’envi tes louanges, et tu es triste ; marqué au front du signe victorieux, tu te livres à un abattement sans excuse. Lorsqu’il n’y avait plus qu’à creuser plus avant le sillon glorieux, tu fais halte dans la poudre de l’arène, tu te retires à l’écart. Permettras-tu à la médiocrité active de récolter les fruits que ton génie languissant laisse à terre, après les avoir fait éclore ? D’ailleurs il ne s’agit pas seulement de toi en ceci ; tu as une mère et une sœur auxquelles tu dois une part de tout ce que tu peux acquérir ; tu leur dois une existence honorable, une fortune même…

— Je te sais gré, répondit tristement Albert, de ta sollicitude. Je n’ai pas oublié, mon cher Julien, les devoirs qui me sont imposés et le trésor dont je suis dépositaire. Mais ne peut-on être célèbre, et se sentir l’ame triste à ses heures ? Parce que le succès nous a sacrés, faut-il toujours avoir l’air joyeux et vainqueur ? Tu veux que je crée sans relâche des œuvres nouvelles ? N’ai-je donc pas assez fait pour l’art ? Un peu de repos et de liberté ne saurait-il m’être permis ? Quant à la fortune, je n’ai qu’à vouloir pour être riche, tu le sais. Les Mécènes de l’art, les riches marchands, l’état lui-même, se disputeront mon œuvre et la couvriront d’enchères quand il me plaira. Oui, ma mère et ma sœur n’auront rien à désirer, je l’entends ainsi. Je veux fixer le sort de ma chère Alix, je veux assurer son bonheur. J’ai là-dessus un projet que tu ne démentiras pas, Julien, ajouta-t-il en portant sur son ami et sur sa sœur un regard expressif qui fut compris de Julien et qui colora le pâle visage d’Alix d’un subit incarnat. Ne m’en demandez pas davantage, je vous en supplie ; lais-