Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/909

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


toutefois elle s’en alarmât beaucoup. Julien, plus pénétrant, se montrait plus inquiet au sujet d’Albert. Il le savait homme à ne point se complaire par penchant dans un lâche loisir. Il savait que le chagrin n’avait pas assez de prise sur son ame pour en paralyser l’activité. Il l’avait vu naguère, sous le coup même de sa proscription, animé d’une plus grande ardeur à la tâche, trouver en lui assez d’élan pour enfanter un chef-d’œuvre en quelques mois. Il fallait donc qu’un motif secret le fît agir.

Julien, nous l’avons dit, était le plus ancien et le meilleur ami d’Albert ; il lui était seul demeuré fidèle depuis sa disgrâce. Depuis plusieurs années, il le venait voir presque tous les jours. Quand l’artiste était dans le feu de la composition ou sous le coup de quelque préoccupation trop vive, Julien, toujours réservé, restait peu dans l’atelier, ou s’abstenait même d’y pénétrer ; il consacrait l’heure de sa visite à s’entretenir avec la mère et la sœur de son ami. Celles-ci s’étaient d’abord montrées touchées de l’affection de Julien pour leur Albert, malgré la différence, ou, pour mieux dire, le contraste de leurs natures. Elles aimaient à entendre l’éloge d’Albert sortir de sa bouche, à s’occuper avec lui de l’avenir de l’artiste. Le dévouement de Julien leur paraissait d’autant plus méritoire que son esprit, naturellement froid, était peu susceptible, en apparence, de passion. À force de l’écouter, elles s’étaient habituées à adopter ses jugemens sages et modérés sur toutes choses, à identifier leur raison avec la sienne. Elles admiraient ce tact sûr et ferme qui ne lui faisait jamais défaut. Sa conversation, qui leur était devenue indispensable, leur apportait toujours une sorte de bien-être moral ; sa présence était un bienfait où leur solitude puisait d’honnêtes et utiles distractions. Instinctivement elles saluaient en lui un protecteur futur, pour le cas où le premier et leur plus cher appui viendrait à leur manquer. L’ame de Julien ressemblait à un de ces boucliers fermes et polis également propres à écarter le trait ennemi, et à servir de pavois après la blessure. La douce et timide Alix s’appuyait à Julien, si l’on peut ainsi dire, comme on s’appuie à toute force dont on est sûr ; elle ne le voyait jamais entrer sans respirer aussitôt plus à l’aise, sans sentir son cœur allégé de je ne sais quelle appréhension secrète. Elle était comme le roseau qui, pressentant l’orage et déjà agité par un souffle lointain, s’abrite derrière le tronc noueux du chêne. Alix avait ainsi conçu pour JuUen, sans trop s’en rendre compte, un sentiment complexe qui n’était pas de l’amour, mais qui pouvait en tenir