Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/914

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soin de savoir les motifs de ma conduite, et, en ami généreux, tu m’as amnistié. Ces motifs, je puis te les révéler aujourd’hui. J’ai voulu vivre, même humilié, pour mon art chéri ; j’ai craint, je l’avoue, d’être interrompu par le hasard d’un duel dans une tâche sainte que je m’étais imposée. Aujourd’hui que l’œuvre est achevée et saluée par tous, aujourd’hui que le tribut dont j’étais redevable à mon art est payé avec gloire, cette raison de vivre à tout prix disparaît. J’ai pu préférer mon art à l’estime des hommes, mais je ne puis préférer à cette même estime, si vaine qu’elle soit, ma chétive existence. Tu vas penser que mon sentiment est exagéré : toi qui es un sage, tu diras que peu importe le mépris feint ou réel de quelques esprits aveugles, quand on a pour soi l’estime d’un seul homme de bien. Tu peux avoir raison, et je ne chercherai pas à te dissuader. Comme Saint-Preux au moment où il veut se donner la mort, je ne discuterai pas longuement mes raisons d’agir. Sache seulement qu’après avoir mûrement réfléchi à l’objet de ma détermination, je m’y suis cru autorisé. J’ai l’intime persuasion que mon acte est licite, et cela me suffit. La loi religieuse me condamne, mais Dieu, qui est bon et juge les motifs, me fera grâce, je l’espère. Une considération supérieure à tous les raisonnemens eût suffî pour me faire vivre, Julien : je veux parler d’un de ces devoirs auxquels on ne peut se soustraire sans crime. Un moment, l’image de ma mère et de ma sœur en deuil est venue me troubler ; mais je me suis bientôt rassuré en pensant qu’après moi elles ne seraient pas seules en ce monde. Je me suis souvenu qu’elles ont un second fils, un second protecteur en toi, cher Julien. Tu ne tromperas pas mon espérance ; je connais ton attachement pour ma sœur, qui, elle aussi, est toute disposée à t’aimer. Je te la confie, ou plutôt je te la lègue. Rends douce à ma mère sa vieillesse, qui est proche. Vous parlerez de moi ensemble quelquefois, et vous me pardonnerez. Tu leur diras que, pour un bien aussi léger que la vie, je n’ai pu supporter les maux de l’opinion, et que, en enfant ombrageux, je me suis fait martyr du point d’honneur. Je mourrais sans peine, Julien, n’était le regret de ne pouoir plus vous aimer et de n’être plus aimé de vous. »

La seconde lettre, adressée au baron de ***, contenait ce qui suit :

« Monsieur le baron, vous avez remporté sur moi un facile avantage ; vous avez pu m’insulter impunément, et il n’a tenu qu’à vous