Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/915

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de vous croire fort redoutable, puisque celui qu’on réputait fier entre tous n’a pas osé mesurer son épée contre la vôtre. Selon toute apparence, vos commentaires ne m’ont pas été bienveillans. Je n’ai point jugé à propos de vous faire connaître les motifs qui m’ont dirigé ; je ne vois pas davantage la nécessité de vous les dire à présent. Je désire seulement que vous sachiez bien, monsieur le baron, que ce n’est pas la crainte du danger en soi qui m’a retenu. Aujourd’hui rien n’empêcherait une rencontre entre nous ; j’aurais même, je le sens, quelque plaisir à mettre votre dextérité si vantée à l’épreuve. Mais il n’est pas dans l’usage de demander raison d’une insulte qu’on a laissée tomber et qui a plusieurs mois de date. Chaque chose doit avoir son temps, je le reconnais ; la susceptibilité est aussi une affaire d’à-propos. Je ne viens donc point troubler les joies de votre triomphe, et donner un démenti armé à des insinuations que sans doute vous ne m’avez pas épargnées. Demain vous apprendrez qu’Albert sait regarder la mort en face, car il l’aura attendue avec fermeté d’une main plus sûre que la vôtre. Vos armes, si bien exercées qu’elles soient, eussent pu faire long feu ou vaciller dans leur direction. La mienne, monsieur, ira droit au but ; je ne me réserve point ces chances que laisse toujours le duel même le plus meurtrier. J’aurai de plus l’avantage, en mourant, de ne pas attenter à la vie d’un homme, et de ne pas enlever au monde élégant un aussi parfait modèle que vous l’êtes. »

À ces deux lettres était joint un testament par lequel Albert faisait sa mère et sa sœur héritières de toutes ses richesses d’artiste. Il chargeait Julien de vendre à l’état la précieuse statue, à condition qu’elle ferait partie du musée consacré aux chefs-d’œuvre des artistes contemporains. Le prix, joint au produit de vente des autres objets d’art qu’il possédait, devait composer la dot de sa sœur. Albert ne fit point de lettre pour sa mère ni pour Alix. Il ne voulut pas qu’un signe matériel, sans cesse placé sous leurs yeux, pût raviver et perpétuer leurs regrets au-delà du temps consacré à l’humaine affliction. Sauf l’œuvre léguée à la postérité, il ne voulut pas que rien de lui subsistât qu’une image impalpable, qu’un souvenir idéal dans le cœur de ceux qu’il avait aimés.

Quand tous ces préparatifs furent terminés, le jour commençait à poindre. On était au déclin de l’hiver ; déjà de belles journées s’annonçaient, bien que d’un éclat encore pâle. Albert ouvrit sa fenêtre, d’où la vue, par-dessus les murs assez bas et les vergers d’alentour,