Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/921

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lins militaires, et se livra dès-lors sans contrainte à son instinct poétique. Un homme trop loué, Eugène Beauharnais, exerçait la vice-royauté d’Italie ; Milan, sa capitale, était l’Athènes de la péninsule ; Monti et Foscolo s’y disputaient la royauté littéraire. Le jeune Pellico flotta quelque temps entre les deux princes de la littérature ; toutefois ses sympathies l’entraînaient vers Foscolo, et Foscolo devint son ami. Ce n’est pas que Monti l’eût mal accueilli : ce génie souple, mobile, courtisan, était trop sensible à la louange pour n’avoir pas payé par une bienveillance spéciale l’admiration naïve du poète adolescent ; mais celui-ci fut singulièrement désenchanté par la vue du Zibaldone, sorte de Gradus ad Parnassum que Monti avait composé, pour son usage, et où il avait entassé des pensées et des vers empruntés aux poètes de tous les pays du monde. Cette recette de génie glaça l’enthousiasme de Silvio ; il se lia encore plus étroitement avec Foscolo, et lui est demeuré fidèlement attaché tant qu’a vécu l’auteur des Tombeaux. « Cet homme emporté, dit-il, qui éloignait de lui par son âpre rudesse tous ses amis, fut toujours pour moi plein de douceur, de cordialité, et j’avais pour lui une tendre vénération. » Il admirait d’ailleurs son caractère ; il préférait son orgueil inflexible, son indépendance, sa haine de la servitude, au scepticisme élégant et aux brillantes palinodies de Monti.

Foscolo et Pellico s’étaient liés au point de conclure ensemble une espèce d’association littéraire ; ils s’étaient partagé le moyen-âge italien afin de le reproduire, Foscolo dans une suite de tragédies dont il a laissé un échantillon dans sa Ricciarda, Pellico dans une série de nouvelles rimées dont nous possédons plusieurs sous le nom de Cantiche. Toutefois, en s’unissant si étroitement au chantre des Tombeaux, Silvio n’avait pas abdiqué entre ses mains son individualité d’homme et de poète. Il avait écrit, à son retour à Milan, une tragédie grecque dont le sujet était Laodamie. Une jeune actrice de douze ans, qui fut depuis la célèbre Marchionni [1], ayant débuté sur ces entrefaites, il en fut si frappé, qu’il composa incontinent pour elle la Francesca da Rimini. La pièce achevée, il la porte à Foscolo qui lui dit après l’avoir lue : « Mon ami, voilà une méprise complète ; laisse Françoise dans son cercle de l’enfer, et jette ton œuvre au feu. Ne touchons pas aux morts de Dante, ils feraient peur aux vivans d’aujourd’hui. » Le lendemain, Pellico porte Laodamie à son

  1. C’est chez elle que Pellico rencontra pour la première fois Maroncelli, qu’il retrouva plus tard au Spiciberg. Quel contraste !