Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/948

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relles du chariot, qu’il s’imaginait que le chef de la troupe avait le don de la création. Il voulut à toute force descendre sur la scène. Arrivé dans la rue, il se tint d’abord à l’écart ; mais, bientôt de plus en plus émerveillé, il alla jusque dans la coulisse. Pour se faire pardonner tant d’audace, il offrit à une des bohémiennes, la première qui passa près de lui, une tige de giroflée sauvage qu’il venait de cueillir sur le toit de la maison paternelle. – Par ma sainte sébile, dit la bohémienne en respirant la fleur, voilà un joli enfant ! Ne rougis pas, mon garçon. Est-ce ta mère qui t’a enjolivé de ces riches dentelles ? Elle doit bien baiser ces cheveux-là. Voyons, n’aie pas peur, je ne suis pas la femme rousse. – Disant cela, la bohémienne embrassait Jacques avec la tendresse d’une mère. Elle reprit aussitôt – Voilà une figure qui nous présage belle et bonne journée ; aussi je vais dire la bonne aventure à ce joli enfant. Voyons, regarde-moi avec tes yeux bleus. Voilà de quoi te recommander auprès des dames ; tu feras ton chemin, mon enfant. – Mon chemin, mon chemin, – murmura Jacques en soupirant. Il poursuivit : – Est-ce que vous êtes allés en Italie, vous autres ? – Bien des fois. Tu veux donc voyager ? Oui, en vérité voilà un regard inquiet qui cherche des pays lointains. Tu voyageras tant et si bien, que tes os, à ta mort, pourront être ensevelis dans ton berceau. A en croire cette lèvre un peu fière, tu seras un vaillant homme d’armes. – Jamais ! s’écria Jacques. – Et que veux-tu donc être de mieux ? – Peintre. – Peintre ! c’est là un chien de métier, ne t’y aventure pas si tu veux toujours porter de ces dentelles. J’en connais plus d’un qui est obligé de vivre comme il plaît à Dieu. Pourtant, si cela t’amuse, en avant ! Mais ce n’est pas ton destin. – Quand partez-vous pour l’Italie ? demanda Jacques. – En novembre, car en hiver nous n’avons pas d’autre foyer que le soleil du pays de Naples. – Puisque vous savez tout, reprit Jacques d’un air de doute, dites-moi donc l’âge de ma mort ? – La bohémienne prit sa petite main. Par un hasard auquel la destinée obéit plus tard, la ligne de la vie était brisée au beau milieu. La bohémienne détourna tristement la tête. – La ligne n’est pas encore formée ; à notre première rencontre, je te dirai l’age de ta mort. Pourvu que j’aille jusqu’à quarante ans comme mon oncle Brunehault, c’est tout ce que je demande à Dieu. A cet instant, Jacques, voyant revenir son père du palais ducal, retourna en toute hâte à la maison. – Bon voyage et bon plaisir ! lui cria la bohémienne en secouant la giroflée sur ses lèvres.

Jacques espérait rentrer sans être vu de son père, mais le premier