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Rome, enfin lui dit adieu avec des larmes, en bon père de famille. Jacques, fièrement campé sur la mule, versa aussi des larmes ; mais, une fois en route, il oublia bientôt son protecteur pour ne voir que l’horizon attrayant où flottaient ses espérances : l’ingrate enfance ne laisse rien derrière elle.

Le voyage de Callot fut béni du ciel. Il s’arrêta à Sienne, pour visiter l’église. En considérant le pavé du dôme, cette splendide mosaïque de Duccio, il prit une bonne leçon de gravure. Il se proposa, s’il lui arrivait plus tard de graver, de faire ses figures d’un seul trait, grossissant plus ou moins les lignes avec l’échoppe, sans se servir de hachures. Aux portes de Rome, il laissa aller la mule à sa fantaisie. La bête, qui avait pris un peu de l’humeur vagabonde de son maître, se mit sans façon à une espèce de ratelier ambulant, c’est-à-dire qu’elle suivit pas à pas un âne chargé de légumes verts, donnant çà et là un coup de dent. Jacques ne voyait pas ce petit tableau de genre ; son regard ébloui s’égarait au grand tableau de la ville éternelle, où le soleil à son couchant semait une poussière d’or.

Il touchait donc au but ; mais, comme il arrive si souvent, il fut arrêté au moment suprême. Des marchands de Nancy, quittant Rome pour retourner en leur pays, rencontrèrent Jacques Callot perché sur sa mule, le nez au vent, près de recevoir la bastonnade du maître de l’âne qui marchait devant lui. – Ohé ! messire Jacques Callot, où allez-vous ainsi ? – Le jeune voyageur comprit le danger de la rencontre ; il voulut piquer des deux, mais le moyen de s’échapper avec une mule italienne qui pâture si agréablement ! Les marchands nancéiens eurent le temps de saisir le fugitif. Comme les bonnes gens avaient été témoins du chagrin de la famille Callot, ils jurèrent aussitôt de le reconduire sous bonne escorte au seuil paternel. Jacques eut beau faire, il eut beau prier à mains jointes et pleurer de colère, il lui fallut obéir. Il dit adieu à Rome avant d’y être entré.


IV.

Callot tenta à diverses reprises de s’échapper de la caravane marchande, mais les Nancéiens tinrent bon ; il ne fut jamais perdu de vue ; sa mule ne marchait qu’au milieu des autres, toutes ses tentatives furent vaines. Quoiqu’il voyageât avec d’honnêtes gens, il regretta de tout son cœur ces pendarts de bohémiens, répétant cette sentence des gueux d’Italie : on ne s’amuse bien qu’en mauvaise