Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/968

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çaise, où le roi, pour obéir au cardinal, le fit prisonnier et lui arracha l’ordre d’ouvrir les portes de Nancy. La princesse de Phalsbourg, qui défendait sa capitale en héroïne, ne voulait tenir aucun compte de cette dépêche d’un souverain captif ; mais le gouverneur voulut obéir à son maître. Les Français, faut-il le dire ? abusèrent de cette surprise ; la garnison, contrainte de mettre bas les armes, pleurait de rage : « Ah ! si nous avions su cela, le roi ne serait entré que par la brèche et sur nos corps ! » Jacques Callot avait été du conseil tenu par la fière Henriette de Phalsbourg ; quand il vit que tout était perdu, il s’enferma dans son cabinet pour comprimer sa colère ; il pleura de rage en entendant les fanfares des vainqueurs étouffer les sanglots des vaincus. Tous les artistes insoucians de la ville allèrent faire leur cour à Louis XIII, qui s’étonna de ne point voir Callot parmi eux. – Il a donc oublié mes bienfaits ? dit Louis XIII à Claude de Ruet. Le peintre alla répéter au graveur le mot du roi. – Oui, dit le brave artiste avec indignation ; oui, j’ai oublié ses bienfaits depuis qu’il est entré tout armé par les portes ouvertes de Nancy. Claude de Ruet engagea son ami à le suivre au palais ducal, où Louis XIII donnait audience, – Jamais, dit Jacques Callot. Le peintre le laissa à sa colère et à sa douleur ; à peine était-il sorti, qu’un ordre vint signé du duc Charles : « Jacques Callot est appelé au palais devant le roi. » – Eh bien ! donc, j’irai, mais sans courber le front. – Le roi l’accueillit très gracieusement : – Maître Callot, nous n’avons pas oublié que vous avez mis votre talent au service de notre gloire ; vous avez retracé pour les siècles futurs la prise de l’île de Rhé et le siège de la Rochelle ; à cette heure, vous allez représenter le siège de Nancy. – Callot, qui se sentit outragé, releva fièrement la tête : – Sire, répondit-il, je suis Lorrain, je me couperais plutôt le pouce !

Ayant dit cela, Jacques pensa bien qu’il allait payer cher sa réponse audacieuse. Toute la salle fut en rumeur, les courtisans se récrièrent, des épées furent tirées ; sur un signe, des soldats armés de pertuisanes se montrèrent à la porte ; d’un autre côté, les nobles Lorrains, demeurés fidèles à leur pays, firent cercle autour de Callot, décidés à le protéger et à le défendre, quand Louis XIII, qui avait çà et là l’ame d’un roi et d’un homme, dit à Callot, à la grande surprise de toute la cour et de l’artiste lui-même : – Monsieur Callot, votre réponse vous honore. – Et, se tournant vers les courtisans – Le duc de Lorraine est bien heureux d’avoir de tels sujets !

Cette même année, Jacques sentit déjà les atteintes du mal qui le tua lentement. Il voulut d’abord échapper à son amour du travail ; il