Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/996

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autre part, l’esprit de tribu et de famille qui rétrécit le cercle de la société autant que l’autre cherche à l’étendre, qui croit que les hommes ne sont unis que s’ils se touchent par le sang, et qui n’en est pas même encore arrivé à la confraternité du langage et du culte, au-delà de laquelle nous sommes déjà entraînés. Voilà les deux esprits qui se rencontrent en Algérie, depuis la conquête française, non pour se heurter, je l’espère, mais pour s’étudier et se corriger l’un l’autre.

Le donatisme est, au IVe et au Ve siècle, un témoignage expressif de l’originalité que l’Afrique a gardée sous toutes les dominations. Dans le donatisme, cette originalité a été jusqu’au schisme en religion, et elle se ralliait volontiers à la révolte en politique. Mais il y a à cette époque un témoignage plus expressif encore de l’originalité africaine. Ce témoignage est la doctrine de saint Augustin sur la grace ou sur la prédestination.

Je ne veux pas ici controverser contre la doctrine de la grace dans saint Augustin ; je risquerais de passer pour pélagien, semi-pélagien, ou, ce qui est pis encore, pour jésuite. Cependant cette doctrine a je ne sais quel penchant involontaire vers la fatalité qui me paraît caractériser l’esprit africain. Sans la grace, en effet, nous ne pouvons rien ; tout, dans l’homme, dépend de la grace, et cette grace dépend de Dieu, qui la donne à qui il lui plaît. Cette grace toute puissante, qui est le libre don de Dieu, cette grace, qui est la cause des bonnes rouvres que nous faisons, prédestine au bien et à la béatitude éternelle ceux à qui Dieu l’envoie, et qui sont ses élus, comme elle semblerait prédestiner au mal et à la damnation ceux à qui Dieu la refuse. Mais la miséricorde de Dieu rassure l’homme sans pourtant lui expliquer le mystère impénétrable de la grace.

La grave et paisible résignation qu’inspire la doctrine de la grace, telle que l’entend saint Augustin, convient au génie de l’Afrique. Le génie africain n’a point l’inquiétude du génie européen, il n’en a pas non plus la vanité ; il n’a pas la prétention que l’homme ne relève que de l’homme et se soutienne par ses propres forces. Il consent aisément à ignorer et à adorer, ou, pour tout dire d’un mot, il est naturellement religieux. En Occident, la foi est un sacrifice que fait la raison, mais qui lui coûte, et on s’en aperçoit aux murmures qu’elle fait entendre de temps en temps. En Orient au contraire, l’homme, soit qu’il sente mieux sa faiblesse parce que la nature y est forte et puissante et qu’elle donne plus qu’elle ne reçoit, ce qui est le contraire de l’Occident, où le travail de l’homme fait au moins la