Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/250

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


peut-être un hasard lui a appris qui j’étais ; ce ne serait donc pas à moi-même que s’adresseraient ces signes de bienveillance que j’ai cru voir pour moi, ce serait donc à ma position, et… c’est un soupçon affreux. J’aimerais mieux la trouver indifférente qu’avide et intéressée ; on aime mieux voir son dieu ennemi que de n’avoir pas de dieu. J’ai résolu de m’éclairer là-dessus ; j’ai fait venir Dubois, je lui ai assigné un rôle : c’est lui qui sera riche et s’appellera M. de Wierstein ; moi, je resterai le pêcheur Louis ; il fera la cour à Mme de Liriau. Si mes soupçons sont faux, j’aurai tout le reste de ma vie pour les expier à force d’amour et de dévouement ; mais, si c’est un avertissement que le ciel m’a envoyé, vois-tu, Frédéric, je m’en irai, j’irai je ne sais où, mais loin et vite, car il faudrait être bien lâche pour se contenter de la posséder sans être aimé d’elle. En ce moment, il me semble que je ne le serai pas, que je ne le voudrais pas ; mais c’est égal, je m’en irai bien loin et bien vite.

 « Louis de Wierstein. »


XXVIII.


— Eh bien ! dit le lendemain Arthur du Bois à Louis de Wierstein, trouves-tu que j’aie joué convenablement mon rôle ?

— Non, répondit Louis ; tu fais de M. de Wierstein le fat le plus insolent qu’il soit possible d’imaginer.

— Ah ! voilà bien les gens ; on veut faire une épreuve, mais à la condition que la belle en sortira blanche comme neige. J’aurais dû, pour te contenter, faire en sorte que Mme de Liriau dît du premier coup : « Mon Dieu ! que ce M. de Wierstein est donc bête et insupportable ! vraiment, ce devrait être le batelier qui fût le seigneur, et le seigneur ne ferait qu’un mauvais batelier. » Mais parce que je te crois de bonne foi, parce que j’obéis à tes instructions, parce que je suis aimable et un peu pressant, parce que ta belle semble faiblir dès le commencement de l’épreuve, tu es furieux contre moi. Tu ressembles au héros de Cervantes, qui, ayant reconstruit pour la troisième fois la visière de son casque, aime mieux penser qu’elle doit être solide que de la frapper une troisième fois du tranchant de sa terrible épée.

Louis. — Est-ce que sérieusement Arolise t’aurait déjà donné quelque espoir ?