Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/594

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majorité parlementaire, l’a forcée de renvoyer ceux qu’elle préférait et de lui remettre le pouvoir ? Et depuis ce moment, est-ce la reine ou cet homme qui gouverne réellement l’Angleterre ? Quant à moi, lorsque je vois sir Robert Peel se lever au milieu du parlement, exposer ses projets, et faire solennellement appel au jugement de la postérité, je suis saisi d’un sentiment semblable à celui que j’éprouvais, écolier, en présence des grandes délibérations du sénat romain. C’est que, pour oser parler un tel langage, sir Robert Peel a le sentiment de sa force et de sa situation c’est qu’il sait qu’il n’est le protégé et le truchement de personne, mais le fils de ses propres rouvres, l’organe de sa propre pensée, l’instrument de sa propre volonté ; c’est que, s’il a un contrôle à subir, c’est celui d’une opinion dont il a la confiance et qui l’a librement choisi, d’une opinion que le jugement du pays a portée aux affaires, et que le jugement seul du pays peut en faire descendre. Dans une telle situation, on peut éprouver un juste orgueil et l’exprimer.

Je suis loin de penser qu’une société démocratique comme la nôtre ne puisse pas quelque jour donner au monde le même spectacle ; mais d’un côté l’épreuve est faite, de l’autre elle est à faire, et beaucoup encore doutent qu’elle réussisse. Quoi qu’il en soit, tenons les yeux fixés sur le modèle que nous offre l’Angleterre, non pour le copier servilement, mais pour qu’il nous pénètre d’une généreuse émulation. Ne souffrons pas qu’on dise avec raison que les aristocraties seules ont de la fermeté dans la pensée, de l’indépendance dans le caractère, de la consistance dans l’esprit. Dans son discours célèbre sur l’hérédité de la pairie, l’illustre M. Royer-Collard a fait de la démocratie un triste portrait ; tachons que ce portrait ne soit pas ressemblant. On peut tout aussi bien, sir Robert Peel le prouve, être fidèle aux grands principes du gouvernement représentatif comme conservateur que comme libéral. Qu’on le sache d’ailleurs, il ne se fera plus de grandes choses qu’à ce prix dans les pays qui ont secoué les vieilles traditions du pouvoir absolu. C’est à nous de voir si dans la lutte où chaque peuple apporte ses forces, chaque constitution ses avantages, nous voulons nous présenter toujours impuissans et désarmés.


P. DUVERGIER DE HAURANNE.