Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/695

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de nos vieux maîtres les premières ardeurs de son talent, il se prit pour elle d’un tout autre intérêt que celui qu’inspirent d’ordinaire les actrices même les plus séduisantes. Il comprit qu’on pouvait retirer mieux que du plaisir de cette belle intelligence. Il y avait quelque chose de si étrange dans l’inspiration qui poussait cette fille de dix-sept ans vers nos chefs-d’œuvre, alors délaissés, et en faisait l’instrument victorieux d’une cause en péril, qu’on fut tenté de voir en elle une sorte de Jeanne d’Arc, combattant comme l’héroïne d’Orléans pour ceux qui demandaient à rester Français. On se plut à unir les espérances de sa carrière dramatique à celles d’une renaissance dans les lettres, et, à partir de ce moment, chacune des études qu’elle fit avec tant de succès frit accueillie comme une victoire. Camille, Émilie, Laodice, toutes les chères ombres que nous n’espérions plus revoir nous furent rendues tour à tour. Il nous fut permis de goûter, en plein XIX° siècle, les émotions qu’avaient ressenties le grand Condé, Mme de Sévigné et notre Despréaux. S’il est des engouemens auxquels on s’abandonne avec remords, en se reprochant à soi-même sa faiblesse, il est des entraînemens généreux qu’on se sent tout fier d’éprouver : celui qu’inspire Mlle Rachel est de ce nombre. Rien ne nous rend heureux comme la pensée que nous puisons nos enthousiasmes à des sources légitimes. La conscience du beau, comme celle du bien, remplit l’ame d’un honnête contentement qu’il est aisé de tourner en ridicule, mais que, Dieu merci, il est impossible de détruire dans les masses. C’est en s’adressant à ce sentiment que la jeune interprète de nos grands maîtres a conquis la popularité qui l’entoure et l’éclat particulièrement littéraire qui distingue sa renommée parmi toutes les autres renommées théâtrales.

Les motifs qui poussaient tant de sympathies au-devant de Mlle Rachel devaient aussi, comme il est facile de le penser, attirer sur elle d’implacables malveillances. On imagina de contester non-seulement son talent, mais même son succès. A ceux qui, sur la foi de tel ou tel article de journal, prétendent qu’on se lasse d’écouter Andromaque ou Polyeucte, à ceux-là il y aurait une réponse bien simple à faire, une de ces réponses que les plus grands orateurs préfèrent aux mouvemens d’éloquence les plus brillans pour réduire leurs adversaires au silence. On pourrait dire, avec l’irrésistible autorité des chiffres, que, depuis le 12 juin 1838 jusqu’au 1er novembre 1842, les cent soixante-dix représentations données par Mlle Rachel ont fait entrer plus de treize cent mille francs dans la caisse du Théâtre-Français. Quand on songe que les représentations nécessairement peu fructueuses des débuts sont comprises dans ce nombre de cent soixante-dix, on trouve ces recettes hors de toute proportion avec les recettes produites jusqu’alors par les meilleurs artistes dramatiques. Heureusement, du reste, Mlle Rachel n’a pas besoin des argumens de cette statistique. En revenant sur sa carrière, on peut constater ses progrès autrement que par une série d’additions aboutissant chacune à un total qui grossit toujours.

On arrive à l’art comme à la religion, de toutes les classes. En parcourant dernièrement un dictionnaire théâtral, je fus frappé de la prodigieuse diver-