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députés formant le sénat. Malheureusement les membres de ce sénat, d’accord sur les points généraux, étaient entraînés à des discussions violentes dès que les intérêts de leurs tribus se trouvaient en lutte. En outre, un hospodar dans son canton, entouré de ses nombreux cliens, ne devait pas se croire battu, parce que son représentant au sénat avait le dessous. Quant au dictateur, son autorité était toute militaire ; il n’était vis-à-vis des citoyens qu’un hospodar au niveau des autres, et ne gardait sa prépondérance qu’en rattachant à sa cause les plus influens des sovietniks.

Parmi les amis de George-le-Noir se signalaient Miloïé et Mladen Milovanovitj de Kragouïevats, auxquels il avait affermé la douane et le monopole du commerce d’exportation. Ces deux haïdouks, enrichis au pillage de Belgrad, vivaient en pobratims (frères adoptifs), avaient mis en commun leur immense fortune, et l’augmentaient tous les jours par l’achat des meilleures maisons de Belgrad et des plus riches terres d’alentour, dont ils forçaient les propriétaires à se déposséder au plus bas prix. Mladen était en outre le plus éloquent de tous les Serbes. Ce puissant orateur avait acquis sur ses collègues un ascendant irrésistible, et dès 1807 il tenait tellement toutes les affaires entre ses mains, qu’on disait qu’il formait à lui seul le sénat. Mais ses deux rivaux de tribune, Avram Loukitj de Roudnik et Iovane Protitj de Pojarevats, l’attaquèrent un jour avec tant de violence, que le sénat ligué souscrivit un acte qui forçait Mladen à quitter Belgrad. Tserni-George dut céder, et chargea son ami disgracié de conduire à Deligrad le corps de troupes appelé les bekiars. Dès-lors le dictateur ne fut plus défendu au sénat que par le secrétaire Iougovitj, qui assuma sur lui toute la haine des chefs serbes.

Les hospodars songeaient avant tout à garder leurs richesses nouvellement acquises, et craignant qu’un gouvernement indigène ne leur en contestât la légitime possession, ils tendaient, peut-être sans se l’avouer clairement, à incorporer de nouveau la Serbie à une monarchie voisine. Ces hommes, qu’on pourrait appeler le parti riche, se divisaient en deux camps : l’un désirait le joug russe ; l’autre, sous Léonti, le métropolite grec de Belgrad, voulait retourner au sultan, et lui demander pour gouverneur un Fanariote. Ces deux fractions du parti riche aspiraient également aux droits des boyards, et pour fonder une classe patricienne, ils allaient jusqu’à compromettre l’indépendance de leur patrie. Le parti des pauvres seul restait fermement attaché à la défense de sa nationalité, et, sans être ennemi de l’ordre civil, sentait la nécessité d’une dictature jusqu’à ce que le