Page:Revue des Deux Mondes - 1843 - tome 4.djvu/602

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fatal devait prolonger l’anarchie et les malheurs de l’île long-temps après l’expulsion des mahométans. Ce ne fut pas sans combats que les Pisans mirent leurs associés hors de cause. Restés maîtres du terrain, ils divisèrent leur conquête en quatre grands fiefs ou judicatures, sous les noms de judicats de Cagliari, de Logudoro d’Arborée et de la Gallura. L’Ogliastra forma en outre une cinquième principauté, sous un régime particulier. Les vainqueurs se réservèrent le droit de suzeraineté sur les fiefs et la domination immédiate sur quelques autres lieux, notamment sur la ville de Cagliari. Le but de cette combinaison était de créer dans l’île des intérêts rivaux, afin de la retenir plus facilement sous le joug. On crut même enchaîner les grands feudataires en mettant obstacle à l’hérédité des fiefs. De ce luxe de précautions il ne résulta qu’une féodalité bâtarde et mal assise qui, au lieu de protéger le pays, lui communiqua sa propre agitation. En prenant parti, selon leurs intérêts, dans les éternelles querelles de Gênes et de Pise, les juges parvinrent à se soustraire à une suzeraineté incertaine. Ils se constituèrent héréditairement, prirent le titre de rois, et s’épuisèrent à guerroyer entre eux comme pour faire preuve de leur souveraineté absolue.

Ces misères féodales duraient depuis plus de trois siècles, quand en 1323, les Aragonais, appelés par Hugues Serra, juge d’Arborée, vinrent débarquer dans le golfe de Palmas, sous la conduite de don Alphonse, fils du roi Jacques. Le pape, irrité contre la république de Pise, qui tenait ses droits du saint-siège, les avait transférés à la couronne d’Aragon. Malgré l’énergie de leur défense, les Pisans furent vaincus. Peut-être quittèrent-ils sans regret une possession qui leur était devenue onéreuse.

Les rois d’Aragon ne firent pas aisément accepter aux turbulens feudataires la suzeraineté dont ils héritaient. Les juges d’Arborée surtout, leurs anciens alliés, se montrèrent fort ardens à leur susciter des embarras ; mais les conquérans, moins préoccupés de féconder le sol que d’en rester les maîtres, appliquèrent à leur tour cette maxime dont on a fait honneur à Tibère, et qui est aussi vieille, hélas ! que la politique elle-même. Ils divisèrent pour régner. Ce système féodal, que leurs prédécesseurs avaient établi sur une large base, ils le morcelèrent pour l’affaiblir. L’île fut distribuée par eux en deux provinces, dites le Cap supérieur et le Cap inférieur, dans le but d’effacer la trace des anciens judicats. Les juges d’Arborée devinrent marquis d’Oristano ; les seigneurs pisans et génois reçurent de la couronne d’Aragon de nouvelles investitures ; enfin la création d’un