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vie unique ! Il n’est pas d’inspiration qui s’élève plus haut que toi plus haut que le bonheur d’être vue de toi et de te contempler !

« Oui, le temps écoulé est maintenant un songe, l’éclair de l’inspiration a consumé rapidement ton vêtement terrestre, et je t’ai vu ce que tu étais, un fils de la beauté ; maintenant, c’est un songe.

« Je m’étais offerte moi-même en sacrifice à tes pieds (mystère terrible et silencieux !), muette et cachée comme le germe dans son enveloppe. Il devait mûrir à ton soleil, au soleil de ton amour !

« Tous les torts involontaires, toutes les fautes, je voulais les avouer, je voulais en arracher le pardon de tes yeux, par mon regard chargé de larmes, par mon sourire ; je voulais l’arracher de ta conscience par l’ardeur de mon cœur que tu ne retrouveras plus. — Mais tout cela n’était qu’un songe !

« Dix ans de solitude se sont élevés sur mon âme, m’ont séparée de la source où je puisais la vie. Depuis ce temps, je ne me suis servie d’aucune parole ; tout était anéanti, tout ce que j’avais pressenti, éprouvé. Voici quelle fut ma dernière pensée : un temps viendra où je renaîtrai, car, pour ce temps-ci, ils ont enterré mon esprit et enseveli mon cœur. — Ce temps à venir, ô mon ami ! il plane au-dessus de moi comme le vent du désert qui enfouit dans le sable tant d’existences, et pas une voix ne m’éveillera, si ce n’est la tienne, et ceci, sera-ce encore un songe ?

« Alors je demandais à Dieu cette unique grâce, que je pusse recevoir ton dernier soupir dans un baiser ; j’aurais voulu toucher de mes lèvres ton âme s’envolant vers le ciel ! — Temps écoulés, retournez-vous encore une fois vers moi au lointain horizon, car vous emportez l’image de ma jeunesse couverte de voiles épais. »


En cherchant à nous expliquer non pas le génie de Bettina (ce mot ne peut guère s’appliquer à la force singulière qui tourbillonne en elle), mais ce que les Allemands nommeraient avec justesse sa génialité, en essayant de nous rendre compte de ces riches germes demeurés stériles, de cet avortement perpétuel de la pensée, de cette énergique impuissance, de ce style tantôt touchant au sublime, tantôt lâche et trivial, il nous était venu à l’idée que Bettina devait être un artiste détourné par les circonstances de sa vocation véritable, un génie musical entravé peut-être, quelque Beethoven ignorant les lois de la musique, qui n’avait pu se servir de sa langue naturelle, et qui, au lieu de traduire sa pensée avec les sept notes de la gamme, s’était vu contraint de parler avec les vingt-quatre lettres de l’alphabet. De là