Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 8.djvu/22

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au cérémonial humiliant par lequel de tout temps Abderrahman a témoigné de sa haine pour le nom chrétien. Avant notre dernière expédition, les affaires diplomatiques se débattaient à Tanger avec le pacha, qui en référait aux wasyrs ou aux ministres du sultan. Cependant, si la contestation avait la moindre importance, il la fallait soumettre à l’empereur lui-même. Le consul intéressé lui adressait une requête écrite en arabe littéral ou koranique par un taleb, espèce d’érudit musulman attaché au service des légations. Or, comme le taleb se serait fait scrupule d’apprendre les langues européennes, le consul lui expliquait ses désirs ou ses intentions par l’intermédiaire d’un Juif, qui, soit mauvaise volonté, soit ignorance, les dénaturait souvent d’une façon à peu près complète. La dépêche ainsi rédigée, on l’envoyait à Maroc, où à Fez, ou à Méquinez, ou à toute autre ville dans laquelle résidait le sultan, ou bien encore au douair, au camp où il avait fait dresser sa tente impériale Dès qu’il avait jugé à propos de prendre connaissance de la requête, le sultan envoyait à Tanger un officier chargé de s’entendre avec le consul. S’il se décidait à trancher lui-même l’affaire, le consul était mandé auprès de lui. Etre reçu à la cour du Maroc, c’était la plus grande faveur, il est vrai que l’infidèle la payait en raison même de l’honneur que l’on croyait lui faire en la lui accordant Au consul qui devait entreprendre un tel voyage, le sultan donnait une escorte nombreuse, commandé par un alcaïde, c’était le consul qui défrayait l’escorte, sans compter un présent de cinquante à cent duros, qu’il se voyait obligé de faire à l’alcaïde et un autre de cinq à dix duros à chacun des soldats. Sur son chemin, il ne traversait point de douairs dont les chefs ne lui vinssent offrir en abondance des vivres qu’il payait au triple de la valeur Du moment où il arrivait auprès de l’empereur, celui-ci se chargeait de le nourrir ainsi que sa suite, mais la munificence musulmane exigeait en retour de si riches présens, que l’infortune consul eût cent fois mieux aimé subvenir lui-même son entretien. A quoi bon dire, d’ailleurs, qu’avant notre dernière campagne les choses se devaient ainsi passer ? Grace à la paix que l’on nous a faite, Abderrahman sera parfaitement libre de ne modifier en rien les rapports qu’il lui convient d’avoir avec les Européens. Abderrahman est un vrai sultan du XVIe siècle. Pour que l’on en soit convaincu, il suffit de raconter les convulsions effroyables d’où il est sorti empereur. On verra combien peu, au Maroc, depuis l’expédition où a disparu l’infortuné roi dom Sébastien de Portugal, l’esprit public et les mœurs ont changé.


II. – GUERRES CIVILES. – AVENEMENT D’ABDERRAHMAN.

La succession au trône plus capricieusement établie que dans tout autre pays musulman, le grand nombre d’enfans mâles que laissent après eux les empereurs, l’esprit de rapine et de turbulence qui travaille les races arabes, telles sont les causes qui du soir au lendemain peuvent armer les unes contre