Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 8.djvu/24

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même aurait subi un pareil sort, si, au péril de leurs jours, des serviteurs dévoués n’étaient parvenus à le soustraire aux coups de ses ennemis. Accablé sous les maux réunis du corps et de l’ame Muley-Soliman se réfugia dans un de ses palais, ou, pour mieux dire, dans un de ses châteaux-forts, à quelques lieues de Méquinez. Il y passa deux ans, ne s’occupant que de sa sûreté personnelle, défendu par ses esclaves et par les vieux soldats de sa garde, et abandonnant l’empire aux convulsions qui le déchiraient. Vingt fois il faillit tomber entre les mains des rebelles, qui, avant de le tuer, lui auraient fait subir les plus affreux supplices. Un jour enfin son château fut pris par les meurtriers de son fils, qui de toutes parts le poursuivirent et le traquèrent avec l’ardeur particulière à la race arabe. Il dut son salut à une femme du peuple qui lui ouvrit sa cabane, l’affubla de ses vêtemens, et, lui barbouillant a la hâte la figure de cette substance avec laquelle les Marocaines se teignent en jaune les ongles et les dents, le fit passer pour sa propre mère en proie au dernier marasme de la peste. Les ennemis, de Muley-Soliman, qui jusqu’a la hutte avaient suivi sa trace, n’eurent rien de plus pressé que de prendre la fuite pour échapper à la contagion.

Ainsi délaissées par leur sultan, les principales familles de Fez et de Méquinez demandèrent grace aux Shilogs. Un arrangement se conclut dans la première de ces deux villes ; Muley-Soliman fut déposé, et un autre Muley-Ibrahim, son neveu et son gendre, proclamé empereur. Muley-Ibrabim accepta la couronne et se mit en devoir de pacifier ses provinces ; mais les Shilogs, voyant qu’il se refusait à subir leurs caprices, reprirent de nouveau les armes Muley-Ibrahim les aurait réduits peut-être, si, dans une bataille qu’il était allé leur offrir, il n’avait reçu à la jambe une blessure dont il mourut quelques jours après, à Tétuan. Pendant une semaine environ, jusqu’à ce qu’il fit en état de se saisir de la souveraine puissance, son frère Muley-lsahid ou Jézid, dont il avait fait son premier ministre, réussit à cacher la nouvelle de sa mort à l’armée et au peuple. Quand il eut bien pris toutes ses dispositions, Isahid convoqua au palais les grands de la ville, les chefs de l’armée, ceux-là dont il avait le plus à craindre les antipathies ou les ambitions, et, leur annonçant la mort de son frère, il leur signifia sans détour qu’ils eussent immédiatement à le reconnaître comme sultan, s’ils tenaient à ne pas avoir à l’heure même la tête coupée. Muley-Isahid était homme à exécuter sa menace ; c’est assez dire que d’une voix unanime on le salua empereur. Ce ne fut pas tout, pour subvenir aux frais de la guerre, Isahid leur extorqua, ainsi qu’aux riches Juifs du pays, des sommes énormes en duros et en doublons. Les plus récalcitrans furent emprisonnés, quelques-uns décapités pour l’exemple ; si jamais règne au Maroc a pu se promettre une certaine durée, c’était assurément celui d’un tel prince qui faisait un si énergique usage de la force brutale, ce droit divin des musulmans.

Quinze jours après son avènement, Muley-Isahid sortit de Tétuan, et par d’exécrables chemins de traverse se porta inopinément sur la ville de Fez,