Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 8.djvu/45

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Si grande que soit au Maroc la férocité des mœurs publiques, il ne faut pas s’imaginer cependant que l’on y voie à tout propos se produire les rixes violentes ; au Maroc, tout le monde a le droit de sortir en armes ; jeunes et vieux, riches et pauvres, Maures, Juifs, chrétiens, esclaves même, tout le monde, dans l’intérieur des villes, porte un couteau, un poignard, une épée ; personne ne s’aventure dans les champs sans se munir d’une escopette ou d’une paire de pistolets. On a prétendu que rien n’est si cher à l’Arabe que sa vigoureuse et rapide cavale ; on s’est trompé : c’est à ses armes qu’il s’attache par-dessus tout. Pour se mettre en état d’acheter un sabre ou une arquebuse, un Arabe se résignerait volontiers au jeûne le plus rigoureux. C’est là précisément ce qui en grande partie prévient les querelles sanglantes ; quand chacun est prêt à la défense, il est évident que chacun doit être moins prompt à l’agression. Nous ne parlons point ici de ces époques terribles où les guerres de succession et le défaut absolu de gouvernement provoquent tous les excès et tous les crimes ; mais, si grands que soient ces crimes et ces excès, ils ne peuvent présenter un aussi affreux spectacle que les violences du compétiteur qui enfin triomphe. Pour rétablir l’ordre, pour faire sentir son autorité long-temps méconnue, le sultan vainqueur a recours à tous les genres de supplice ; c’est un luxe de répression qui seul donnerait à l’Europe le droit d’aller substituer ses mœurs et ses lois aux lois et aux mœurs qui prescrivent ou autorisent une si complète barbarie. C’est alors que la mer et les fleuves engloutissent par centaines les condamnés cousus dans des sacs ; c’est alors que sur les places publiques meurent lentement et dans d’inexprimables angoisses les patiens empalés ; c’est alors que, pour le moindre motif et souvent sans raison, on coupe les pieds, les mains, les seins, les oreilles. Frottés de miel ou d’huile, des malheureux, enchaînés dos à dos, sont exposés, jusqu’au dernier soupir, aux piqûres venimeuses des insectes ; quelquefois pourtant, pour abréger leurs souffrances, on leur remplit le nez et la bouche de paquets de poudre qui, venant à faire explosion, font voler la tête en éclats ; quelquefois encore, on les brûle à petit feu, on les scie, on les coupe en morceaux palpitans sous l’acier ; on les enterre vifs, la tête exceptée, sur laquelle s’acharne la rage inventive des plus cruels et des plus ingénieux bourreaux du monde, les soldats noirs de l’empereur. Ces abominables supplices, Maures, Arabes, Bedouins, Berbères, tous, au Maroc, jusques aux Juifs, les endurent avec une sombre résignation de sauvage. Il n’est pas rare de les voir, sur les places ou dans les marchés, quand on veut bien ne pas leur prendre la vie, cloués au poteau par la main ou l’oreille, fumer leur pipe aussi tranquillement que s’ils assistaient à une fête publique, ou bien encore, si après la mutilation on consent à les laisser libres, ramasser d’un air insouciant leur main ou leur oreille, et s’éloigner d’un pas lent et délibéré. On a remarqué pourtant que ce sont les proscrits, les victimes de l’oppression politique, et non point les criminels ordinaires qui, par un tel courage, par une telle constance, savent narguer et pour ainsi dire défier leurs bourreaux.