Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 8.djvu/59

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emplissant la ville de leurs fanfares ; c’est le moment où les bannières blanches se hissent au haut de toutes les mosquées. Au coucher du soleil, le même bruit, la même cérémonie, annoncent que l’on peut prendre quelques alimens. Cinq jours avant la fin du ramadan, on célèbre pendant la nuit, non pas dans le monde tout entier de l’islamisme, mais au Maroc seulement, une fête bruyante qui est une vraie saturnale. La population se presse dans les mosquées, qui tout à coup s’illuminent d’une façon éblouissante ; chacun s’agite, tout le monde s’embrasse, criant ou chantant sans se concerter ni s’entendre ; dans toutes les maisons, dans les rues, sur les places publiques, sur le seuil même des temples, on s’abandonne aux plus hideux excès de l’intempérance. On comprend sans peine qu’il en soit ainsi après vingt-cinq jours d’un jeûne insensé, qui, en affaiblissant le corps, déprave l’ame et la livre sans défense à toutes les tentations du vice. Jusqu’au matin, on ne rencontre par la ville que des bandes repoussantes d’hommes ivres et de prostituées. Cette nuit-là, chrétiens et juifs s’enferment chez eux dès cinq heures et s’y barricadent soigneusement S’ils se hasardaient à faire un seul pas en dehors de leurs demeures, ils s’exposeraient à une mort cruelle et a des traitemens pires que la mort. Par une bizarrerie qui du reste se reproduit assez fréquemment parmi ces population à demi sauvages, cette même nuit, où les passions musulmanes se donnent librement carrière, est la seule époque de l’année où l’on ne fasse pas un crime aux chrétiens et aux juifs de repousser la force par la force, si l’on essaie de violer l’entrée de leurs maisons.

Le jour qui suit le ramadan commence la première pâque ; c’est une solennité de huit jours, pendant lesquels se font des courses de chevaux. A vrai dire, c’est la saturnale de la vingt-cinquième nuit du ramadan qui se poursuit ; on continue à se vautrer dans de tels excès, que, bien avant le huitième jour, il se déclare de toutes parts des fièvres, des gastrites, des maladies hideuses, qui par centaines enlèvent les dissolus sectateurs du prophète. Dans la matinée même où commence la première pâque, le pacha et le cadi, précédés de trompettes qui exécutent d’assourdissantes fanfares, suivis de la garnison, des ministres grands et petits qui desservent les mosquées, de tous les habitans que conduisent les alcades des divers quartiers, portant de gigantesques bannières, sortent de la ville par la porte principale. Tous ensemble se rendent en pleins champs à l’entour d’un énorme échafaudage en maçonnerie grossière dont les deux plus larges façades regardent le levant et le couchant. Au centre est pratiqué un colossal escalier de bois, qui permet aux ministres inférieurs de l’islam d’aller tout au haut chanter des hymnes ou stimuler, par de continuels reproches, la dévotion populaire. A droite et à gauche s’ouvrent deux fenêtres où se placent le pacha et le cadi, le cadi au midi, le pacha au nord. A un moment donné, il se fait tout à coup silence, et le cadi prononce, ou, pour mieux dire, psalmodie d’une voix nazillarde une homélie qui dure une heure environ. C’est presque toujours un lieu-commun de morale, bourré de maximes et de sentences, qui,