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de leurs larmes les rochers eux-mêmes, ils affranchiront leurs ames de leur belle et infortunée prison. »

Cette catastrophe, qui parle presque autant au cœur et à l’imagination que la mort d’Inès, a fourni encore un pathétique épisode à un poème portugais en dix-huit chants, intitulé Elegiada, dans lequel un auteur contemporain de Corte Real, Luis Pereira Brandâo, a décrit et déploré la désastreuse bataille d’Alcacer-Quebir, où il assistait, et la disparition du jeune roi, dom Sébastien. Mais dans la mort lamentable de dona Lianor et de Sepulveda, Corte Real pensa qu’il y avait plus que la matière de quelques strophes, plus même que l’occasion d’un simple épisode ; il crut y voir un sujet capable de suffire à l’intérêt d’un long poème, et il eut raison. J’ajouterai que ce qui rend si beau le sujet choisi par Corte Real, c’est que ce n’est pas seulement le récit d’une grande infortune, mais encore, comme on le verra, l’exemple d’une mémorable expiation, d’un grand châtiment.

C’est dans les traditions populaires, peut-être même dans les confidences émues de quelques-uns des Portugais sortis vivans de ce désastre, que Corte-Real a puisé les principaux traits de son ouvrage. Le plus ancien des historiens nationaux qui ait consigné dans un livre cette lamentable aventure est, si je ne me trompe, le célèbre continuateur de Jean de Barros, Diogo do Couo, dont les Décades imprimées seulement en 1602, ne laissaient pas que d’être lues antérieurement et de circuler manuscrites selon l’usage alors établi en Portugal. Il est permis de croire que Camoens, faisant route en 1569, de Sofala à Lisbonne, sur le navire le Santa-Fé, où le futur historien de l’Inde se trouvait aussi de passage, apprit de ce savant homme, en passant en vue du Cap, les détails de la catastrophe arrivée dix-sept ans auparavant sur ces plages. Le récit étendu des malheurs de Sepulveda que nous lisons dans les chapitres XXI et XXII du livre IX de la sixième décade de Diogo do Couto est d’une admirable beauté. M. Denis, dans une étude intéressante sur le poème de Corte Real, a cru devoir mettre en regard de l’œuvre du poète une naïve et éloquente relation en prose, extraite, par notre vieux Simon Goulard, en partie de l’Histoire des Indes, écrite en latin par le jésuite Jean-Pierre Mafféi de Bergame, en partie des Meditationum histortcarum centurioe du docte Philippe Camerarius de Nuremberg. Nous avons cru plus convenable d’établir le parallèle entre le poème de Corte Real et une source entièrement portugaise ; nous avons donc rapproché le récit primitif, de Diogo do Couto des vers de Corte Real, et nous montrerons dans certains passages, notamment dans la peinture des dernières souffrances de Lianor,