Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 8.djvu/85

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divine, en qui je mets toute ma confiance, nous réserve un meilleur avenir. Il est certain que c’est par la volonté de Dieu que nous souffrons tous ces maux, car rien ne se meut dans l’univers que par la volonté du Très-Haut. Oui, je le confesse, la cause de nos malheurs ce sont mes péchés. O Dieu souverain ! Puisse la punition que je mérite être rachetée par l’innocence de ce jeune enfant ! (Et en parlant ainsi, il élevait un de ses fils dans ses bras et affichait au ciel ses yeux pleins de larmes.) O Dieu très clément, puisse cette pure créature, qu’aucune faute n’a jamais souillée, apaiser votre colère !… Par vous, ô divin, nous avons été sauvés de la tempête et déposés sur cette terre secourable, quoique barbare. Compagnons, vous savez quels dangers nous avons courus ; le vaisseau entr’ouvert, la mer furieuse, implacable, les vents mugissans, nous tous exténués, abattus presque morts. Dieu, cependant, nous a arraché au péril ; le génie humain, la force d’un bras mortel auraient été impuissans. Si donc le Seigneur nous a préservé des dangers les plus graves, ne redoutons pas ceux qui nous restent à affronter. J’ai une foi entière dans la miséricorde divine : tous ensemble Dieu nous conduira vers les lieux où son saint nom est adoré. Ceux qui succomberont dans le voyage incertains, pénible, que nous entreprenons, ceux-là, par la vertu du sang du Christ, jouiront de la vie éternelle… Amis, je vous ai rassemblés tous, pour prendre une détermination commune. Le moyen de salut auquel nous avions d’abord songé consistait dans la construction d’un radeau ; mais la fureur des vagues a rendu ce projet impraticable. Dans la conjoncture présente, où, pour vous et pour moi, il s’agit de la vie, je ne résoudrai rien, je ne ferai rien, sans prendre vos conseils. Ce que je vous demande, c’est que nous marchions tous ensemble et que vous ne m’abandonniez pas. Le devoir vous ordonne de suivre votre capitaine ; cependant je vous le demande comme une faveur. Je ne pourrai marcher aussi vite que vous qui n’avez pas d’enfans ; dona Lianor, ma femme, n’a pas non plus en partage autant de force que nous. Nous marcherons donc ensemble ; ensemble nous affronterons le sort et surmonterons la cruelle fortune. » Un murmure de compassion accueillit ces dernières paroles. Tous jurèrent de ne point se séparer et de périr ou de se sauver ensemble.

Aussitôt une lance est arborée ; on y suspend une bannière représentant Jésus sur la croix. A cette vue, une même acclamation sort de toutes les bouches tous les bras de tendent vers l’image sacrée. Manoel de Sousa marche à l’avant-garde, à la tête de quatre-vingt-quatre braves Portugais et de cent esclaves indiens qui portent tour