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emmenaient avec eux leurs femmes, leurs amis, et au matin le planteur trouvait la case vide. Pour certains noirs, c’est un besoin de vagabonder ; on les reprend, on les met à la chaîne, on leur fait traîner le boulet, et le jour où le châtiment cesse, ils partent de nouveau, si bien que leur vie se passe à expier la faute et à la commettre.

— Et on ne se lasse point de les punir si sévèrement d’avoir voulu à toute force être libres ? demandai-je au créole.

— Les maîtres qui sont humains, monsieur, renoncent quelquefois à châtier eux-mêmes, répondit Maurice ; ils envoient leurs esclaves travailler sur le port, et là on les mène un peu rudement ; ce sont ceux que vous avez pu voir…

— Mon ami, interrompit le docteur, ne me faites pas souvenir de ces scènes attristantes qui frappent les yeux de l’étranger quand il aborde votre île. En abusant ainsi de l’esclavage, vous hâtez le jour de l’émancipation.

— Ah ! oui, la liberté, grand’merci ! comme disent les noirs de l’île de France, s’écria Maurice. Alors, à quoi servira d’être blanc, je vous le demande ? Si jamais cela arrive, je me fais marron, j’abandonne le village, je déserte la milice ! On peut passer tranquillement sa vie dans les mornes, pour peu qu’on ne tienne pas trop aux plaisirs de la société. Il y a des esclaves échappés qui ont vécu là plus de vingt ans, et tandis que, selon les chances de la guerre, la population se trouvait anglaise ou française, eux, qui ne savaient rien de tout cela, ils n’ont point cessé d’être Cafres et Malgaches. On ne songeait point à les tourmenter dans ces temps-là, et ils regardaient avec indifférence, du haut des montagnes, leurs anciens maîtres se battre sur la plage, sans se déclarer pour aucun parti, comme des gens qui n’ont rien à perdre, rien à gagner.

Ils avaient formé un camp principal au centre même de l’île, à un endroit qu’on appelle encore aujourd’hui le camp d’Henri. C’était là leur forteresse ; mais comme il n’y avait pas à manger pour tout le monde dans cet espace étroit creusé en entonnoir, ils occupaient, selon les saisons, d’autres points dans les plaines : le moins inaccessible de ces camps secondaires où ils ne s’établissaient qu’en passant et toujours avec défiance, parce qu’on n’avait pu les y surprendre, bordait le grand étang, à l’entrée de la plaine des Palmistes. De là, ils s’abattaient par la rivière Sèche sur les habitations de Saint-Benoît et de Sainte-Rose, et remontaient par la Plaine des Cafres pour descendre dans les vallées de Saint-Pierre. Le palmiste, qui croissait en abondance sur ces hauteurs, leur fournissait une nourriture facile ; ils y