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de comparaison, c’est l’éternelle querelle de Mario et de Rubini, de Duprez et de Nourrit, et de tant d’autres. Toujours est-il que le Chiclanero, s’il n’a pas acquis toute l’expérience de Montès, a plus de jeunesse, plus d’élégance et plus de force. Il est bien rare qu’il manque une estocade ; son épée, poussée par un bras d’acier, traverse le taureau en sifflant, comme un fer rouge qu’on trempe dans l’eau bouillante, tandis que le poignet de Montès, plus d’une fois brisé et affaibli déjà, fait souvent défaut à son habileté. En outre, en vieillissant, Montès a contracté des habitudes qui désolent les vrais aficionados. Il habite les environs de Jerès, et les vins couleur de topaze que produisent les coteaux de son pays sont loin, assure-t-on, de lui être antipathiques. Il a perdu cette sobriété orientale qu’il conseillait autrefois, et sans laquelle il n’est point de bon matador. Un espada, pour être sûr de sa main et de son coup d’œil, ne doit boire que de l’eau, et il est obligé de faire chaque jour, comme les danseurs, un exercice régulier, pour entretenir l’élasticité de ses membres. Je dois dire que le Chiclanero, le neveu de Montès, est accusé de tenir trop peu compte d’une autre défense que l’on faisait jadis aux athlètes. On parle beaucoup de ses bonnes fortunes, que sa bravoure justifie, et l’on cite, à ce sujet, la plaisante histoire d’un poète, son rival, qu’il aurait jeté dernièrement par la fenêtre comme une orange, et sans plus s’inquiéter de lui. Au reste, les toreros ont été, de tout temps, fort à la mode en Espagne, et, dans le siècle dernier, les dames de la cour ne les abandonnaient pas, comme aujourd’hui, à la merci des actrices élégantes. Ils forment d’ailleurs une classe à part, et beaucoup plus relevée qu’on ne le pourrait croire. Très fiers de la considération qu’ils doivent à leur courage, ils sont traités familièrement par les jeunes gens des plus grandes familles, qui reçoivent d’eux des leçons de tauromachie. Il est assez d’usage, dans la Péninsule, d’apprendre cet art dangereux, comme on apprend ici l’escrime, et les leçons se paient non point en argent, mais en cigares et en dîners. Le beau duc d’Osuna, dont la mort prématurée a causé partout une si douloureuse surprise, était bon matador. Les jeunes gens de la plus haute aristocratie paraissent souvent dans des corridas particulières, présidées ordinairement par un prince du sang ; personne ne trouve à redire : à Madrid, un caballero qui essaie l’épée d’un torero ne paraît pas plus étrange qu’un gentleman parisien maniant la cravache d’un jockey, et, sport pour sport, je conçois, après tout, que l’on aime autant voir un jeune homme leste et vigoureux attaquer résolument un taureau qu’un gentleman rider s’évertuant à faire sauter à un cheval maigre le fossé de Berny.

Les toreros de profession, pour revenir à eux, gagnent et dépensent beaucoup d’argent. Montès, qui, par exception, fait des économies, a, dit-on, plus de trente mille livres de rente. On les voit se promener au Prado sur de jolis chevaux. A l’Opéra, où ils ont leur stalle à l’année, on les reconnaît à leur costume andalou et surtout à une petite tresse