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LE MARI, à part.

L’heure arrive ; rien, rien ne saurait la reculer. (Haut.) Il me semble, au contraire, que tu te portes bien.

LA FEMME.

Tout cela t’est indifférent ; tu ne me regardes plus. Toutes les fois que j’entre, tu te détournes ou tu baisses les yeux. Je viens de me confesser ; j’ai repassé dans ma pensée tous mes péchés, je ne puis me rappeler en quoi j’ai pu t’offenser.

LE MARI.

Tu ne m’as pas offensé.

LA FEMME.

Mon Dieu ! mon Dieu !

LE MARI.

Je sens que je dois t’aimer.

LA FEMME.

Tu m’achèves par ces paroles : Je dois. Oh ! dis-moi plutôt : Je ne t’aime pas, alors du moins je saurai tout. (Elle court au berceau et prend son enfant.) Mais n’abandonne pas cet enfant. Que je souffre seule de ta colère ; mais cet enfant, Henri, cet enfant, c’est toi-même ! (Elle se jette à ses genoux.)

LE MARI, la relevant.

Ne fais pas attention aux paroles qui ont pu m’échapper ; je suis quelquefois dans une fâcheuse disposition.

LA FEMME.

Je ne te demande qu’une seule parole, qu’une unique promesse : dis-moi que tu l’aimeras toujours, ce pauvre enfant !

LE MARI.

Toi et lui, je vous aimerai. Crois-moi.

(Il l’embrasse sur le front. — Elle l’entoure de ses bras. — Le bruit du tonnerre se fait entendre, puis les sons du piano.)

LA FEMME.

Qu’est-ce cela ? Que vois-je ?

(La musique cesse. — L’enfant se cache dans le sein de sa mère.)

LE FANTOME, entrant.

O mon bien-aimé, je t’apporte le bonheur et les plaisirs. Viens avec moi, viens, ô mon bien-aimé ; jette bas tous ces liens de la terre qui te retiennent ; je viens d’un monde enchanté où sans cesse resplendit la lumière… Je viens me donner à toi.

LA FEMME.

A mon secours, sainte vierge Marie !… Cette vision est pâle comme la mort, ses yeux sont éteints, sa voix stridente comme le grincement des roues d’un tombereau conduisant un cadavre.

LE MARI.

O ma belle maîtresse, ton front est éblouissant, tes cheveux sont parsemés de fleurs…

LA FEMME.

Un drap mortuaire l’enveloppe.