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LE MARI.

Reste ici, ne disparais pas comme un rêve ; si tu es une beauté au-dessus de toutes les beautés, si tu es une pensée au-dessus de toutes les pensées, pourquoi ne pas durer plus long-temps qu’un désir, qu’une pensée ?

(Une fenêtre de la maison s’ouvre.)

VOIX DE LA FEMME.

Cher ami, le froid de la nuit va te rendre malade ; reviens, ô mon bien-aimé, car, toute seule, dans cet appartement grand et sombre, je m’ennuie.

LE MARI.

Bien ! tout à l’heure. — Le fantôme a disparu, mais il a promis de revenir, et alors adieu mon jardin et ma maison ; adieu aussi, toi qui as été créée pour toutes ces choses, mais non pour moi.

LA VOIX DE LA FEMME.

Hâte-toi, je t’en supplie, la matinée est si froide !

LE MARI.

Et mon enfant, ô mon Dieu ! (Il sort du jardin.)

Le salon. — Deux flambeaux posés sur le piano. — Dans un des coins un berceau avec un enfant endormi. — Le mari, étendu dans un fauteuil, ayant les mains sur son visage. — La femme est assise près du piano.

LA FEMME.

Je suis allée chez le curé, il m’a promis de venir après-demain.

LE MARI.

Je te remercie.

LA FEMME.

J’ai envoyé chez le pâtissier pour lui faire préparer quelques tourtes, car je crois que tu as invité beaucoup de monde pour le baptême. Tu sais, elles seront faites au chocolat, avec les initiales de George-Stanislas.

LE MARI.

C’est très bien.

LA FEMME.

Je remercierai Dieu une fois cette cérémonie achevée, car notre petit George sera chrétien… et, quoique déjà baptisé par l’eau, il me semblait toujours qu’il lui manquait quelque chose. (Allant vers le berceau.) Dors, mon enfant ; est-ce que déjà il rêverait ? Sa couverture est toute défaite… Il est agité, mon George ; dors, mon chéri, dors tranquille…

LE MARI.

Quelle chaleur ! j’étouffe ici… un orage se prépare… Pourvu que le tonnerre gronde ! O mon cœur, tu souffres de cruelles douleurs…

(La femme se met au piano, essaie quelques notes ; puis elle cesse ; de nouveau elle se remet à jouer, puis elle cesse encore.)

LA FEMME.

Aujourd’hui comme hier, car voilà une semaine, que dis-je ! un mois, que tu ne m’as pas adressé une seule parole ; tous ceux qui me voient nue trouvent changée, maigrie…