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LE COMTE.

Au contraire ; car voilà l’image du siècle et de vos théories. (Ils s’éloignent.)

Une gorge au milieu des montagnes.
LE COMTE.

Je me suis fatigué pendant de longues années à trouver le dernier mot de toutes les connaissances, j’ai voulu savoir le fond de toutes les pensées, de toutes les jouissances, — et, au fond de mon cœur, j’ai trouvé le néant de la tombe. Je connais par leurs noms tous les sentimens, — et, malgré cela, il n’y a au fond de mon ame ni désir, ni foi, ni amour. Je vis dans un désert, poussé par de noirs pressentimens. — Je sais que mon fils deviendra aveugle, — et que la société au milieu de laquelle je vis se dissoudra. — Et je souffre autant que Dieu est heureux, -c’est-à-dire en moi et pour moi seul !

VOIX DE L’ANGE GARDIEN.

Aime ton prochain, aime tes frères qui sont malades, qui ont faim et qui désespèrent, et tu seras sauvé.

LE COMTE.

Qui donc a parlé ?

MÉPHISTOPHÉLÈS, passant.

Je vous salue, monsieur le Comte. — Ne vous étonnez pas, j’aime quelquefois à amuser les voyageurs avec un don qui me vient de la nature : — je suis ventriloque.

LE COMTE, portant la main à son chapeau.

Il me semble avoir déjà vu quelque part cette figure, — sur une gravure - ou un tableau.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Diable ! monsieur le Comte a bonne mémoire.

LE COMTE.

Que pour l’éternité Dieu soit loué ! — Amen !

MÉPHISTOPHÉLÈS, fuyant parmi les rochers.

Et ta sottise aussi.

LE COMTE.

Pauvre enfant ! — Destiné à une éternelle cécité, — et cela pour les fautes du père, pour la folie de la mère. Être sans passions, incomplet, vivant de rêveries et d’illusions ! — Ombre d’un ange précipité sur la terre et souffrant d’indicibles douleurs !

Quel est cet aigle [1] aux ailes immenses, qui vient de s’élever de l’endroit où a disparu cet homme ?

L’AIGLE.

Je te salue.

LE COMTE.

Il vient à moi ; le battement de ses grandes ailes noires ressemble au sifflement de la mitraille. (Ils s’éloignent.)

  1. Cet aigle, c’est le symbole de l’ambition que les démons ont évoqué, on s’en souvient, dans la première partie du drame.