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L’AIGLE.

C’est avec l’épée de tes ancêtres que tu devras conquérir et leur gloire et leur puissance.

LE COMTE.

Il plane au-dessus de ma tête, et son regard de serpent semble me traverser l’œil. Ah ! je te comprends…

L’AIGLE.

Ne cède à qui que ce soit, ne recule jamais ; c’est ainsi que tu vaincras, que tu terrasseras tes ennemis.

LE COMTE.

Je t’adresse mon salut de ces rochers arides qui furent témoins de notre entrevue. Quoi qu’il en soit, faux ou vrai, victoire ou malheur, je te crois, messager de la gloire. O génie du passé, viens-moi en aide ! Si tu es déjà rentré dans le sein de Dieu, quitte-le, viens m’inspirer et réunir en moi pensée, force, action. (Écrasant du pied une vipère.) Va-t’en, reptile : comme tu péris écrasé sans laisser après toi un seul regret dans la nature entière, ainsi ils rouleront tous dans l’abîme sans laisser ni gloire ni regrets. Pas un seul de ces nuages qui passent ne s’arrêtera dans sa course et ne daignera tourner la tête pour jeter un regard de compassion sur l’armée des fils de la terre que j’envelopperai d’une destruction commune : eux d’abord et moi après.

O ciel bleu ! te voilà enveloppant la terre : elle pleure et crie, la pauvre enfant ; mais toi, tu n’y fais pas même attention en roulant toujours vers ton infini.

O mère nature, adieu, je vais subir une métamorphose ; je veux devenir un homme, je veux combattre mes frères.

L’appartement. — Le Comte. — Un médecin. — George.
LE COMTE.

Tous les secours de l’art ont été inutiles ; en vous mon dernier espoir.

LE MÉDECIN.

C’est un honneur que vous me faites d’avoir pensé à moi.

LE COMTE.

Parle, explique ce que tu ressens, George.

GEORGE.

Mon père, je ne puis plus reconnaître ni vous ni monsieur. Des étincelles, des filets noirs, repassent sans cesse devant mes yeux. Quelquefois c’est comme un serpent qui semble en sortir. Puis, c’est comme un nuage d’or, ce nuage s’élève, puis retombe, et alors un arc-en-ciel s’en échappe, et puis tout disparaît ; mais je n’éprouve aucune douleur.

LE MÉDECIN.

Levez-vous, monsieur George ; quel âge avez-vous ? (Il lui examine les yeux.)

LE COMTE.

Il a fini sa quatorzième année.

LE MÉDECIN.

Maintenant tournez-vous vers la fenêtre.

LE COMTE.

Eh bien ! monsieur le docteur, que pensez-vous ?